8 janvier 2026

À Sœurs Carnage, « on devient actrices de notre culture »

À Nantes, Charlotte Crenn et Pauline Barbier signent Sœurs Carnage, un bar à cocktails engagé et "enragé". Ici, mixologies gastronomiques, arts et cultures féministes se mêlent "pour réveiller les émotions les plus fortes".

À Sœurs Carnage, « on devient actrices de notre culture »

08 Jan 2026

À Nantes, Charlotte Crenn et Pauline Barbier signent Sœurs Carnage, un bar à cocktails engagé et "enragé". Ici, mixologies gastronomiques, arts et cultures féministes se mêlent "pour réveiller les émotions les plus fortes".

Après des parcours de 8 années dans la restauration-bar, de l’hôtellerie de luxe à la mixologie, c’est à Nantes, derrière le bar de l’Industrie, que Charlotte Crenn et Pauline Barbier se rencontrent. Une collaboration coup de cœur qui les mène à l’ouverture de leur propre bar le 14 Février 2025, jour de la “Sainte-Carnage”. Pied de nez à la Saint-Valentin, l’événement marque la naissance d’un nouveau concept où cocktails et culture se mélangent pour créer une expérience créative et furieusement militante : Sœurs Carnage.

De Sœurs à Carnage : la métamorphose                                              

Situé en plein cœur de Nantes, rue Léon Blum, Sœurs Carnage est d’humeur changeante. En première partie de soirée, dans une ambiance intimiste et décontractée, le bar propose à la dégustation ses 12 cocktails signatures, accompagnés de boissons et de « grignotages façon restauration gastronomique ». C’est le moment Sœurs, un instant suspendu où les goûts et les émotions fusionnent avec volupté. Puis, à 21h30, le bar passe en mode Carnage. La finesse sophistiquée laisse place à l’intensité débridée : “On change les rapports de force : la scéno, la lumière, la playlist, plus énergiques et enragées… et la carte des cocktails, plus simple et plus accessible. Plus de service à table, c’est au bar que ça se passe !” explique Charlotte.

Charlotte, 32 ans, mixologue et cogérante du bar, en mode « Sœurs » puis « Carnage », deux facettes de la personnalité du bar nantais – Photos Louise Bret

« La nuit appartient aussi aux femmes »

Calme et tempête, sérénité et chaos, peu importe l’heure et son humeur, Soeurs Carnage reste un lieu artistique vivant. Un espace engagé où les cultures féministes, se croisent, se mélangent et se savourent en toute liberté : “Il était important pour nous de rendre visible les femmes dans le monde de la nuit, un bar féministe comme Les Impertinantes ou La Licorne Noire poursuit Charlotte. Dj set en non mixité choisie, en compagnie d’artistes de la scène rap et hip hop nantaise comme Shadéblauck ou encore Hvrley Qveen : “La nuit appartient aussi aux femmes et aux minorités de genre” défend Charlotte. Une fois par mois, le bar passe en mode “full Carnage”. Une soirée entière de DJ set exclusivement féminins, comme à l’occasion du festival Culture Bar-Bars, en novembre dernier.

« Relier arts, saveurs et émotions »

Pour Charlotte et Pauline, “le goût est un art”. Un postulat qui les a menées à la création d’une carte des cocktails directement inspirés d’œuvres exclusivement féminines. Si la 1re carte, intitulée “Recueil” rassemblait les œuvres de 10 poétesses, la 2nde appelée “Corpus” réunit aujourd’hui 12 peinteresses issues de différentes époques et territoires. Rendre l’art accessible à toutes et à tous, tel était l’objectif des deux femmes lors de la création de leur établissement :  “On ne vient pas de famille où il y a eu une grande culture de l’art. Aujourd’hui, on devient actrices de notre culture, on explore, on fait découvrir des femmes souvent oubliées, ostracisées, enterrées dans l’histoire de l’art parce que l’art n’était réservé qu’aux hommes”, raconte Charlotte.

« Émancipation de l’Humanité » : cocktail doux et umami, inspiré de l’œuvre « Emancipation of Humanity » (1947) de Toshi Marukini – (1) photo Louise Bret (2) photo @robiflette

Des noms, pour beaucoup méconnus, défilent aux côtés de cocktails aux saveurs exotiques, fraîches et épicées : Lili Elbe (première femme transe a avoir été opérée et peinte par Gerda Wegener), Georgette Agutte (une des premières femmes divorcées, invisibilisée de l’histoire), Mickalene Thomas (artiste afro-américaine contemporaine au style vibrant et passionné) : “Pour les saveurs on s’inspire autant du tableau, de son esthétique, la chromatique, l’atmosphère mais aussi l’origine et l’histoire de la peinteresse. Ensuite on voit comment on a envie de le retranscrire” nous explique Charlotte en feuilletant la nouvelle carte du bar, fraîchement imprimée.

“Plus de femmes derrière les bars !”

Pour Sœurs Carnage, le combat continue en 2026 : “Plus de femmes derrière les bars !” scande Charlotte. En 2025, en France, les femmes représentaient seulement 34,5 % des cadres ou dirigeantes de cafés, hôtels et restaurants (source Rosk).

Pour Louise, cette saison rime avec engagements dans les médias associatifs. Un nouveau rythme de vie en indépendante lui permet de s’investir davantage, et de se lancer comme rédactrice chez Fragil, le webzine nantais local et engagé.

L'édito

Touche pas à mon info !

L’investigation vit-elle ses derniers mois sur l’audiovisuel public en France ? Contraints par une réduction budgétaire de 50 millions d’euros en 2018 par rapport au contrat d’objectifs et de moyens conclu avec l’ancien gouvernement, les magazines « Envoyé Spécial » et « Complément d’enquête » verront leurs effectifs drastiquement diminués et une réduction du temps de diffusion au point de ne plus pouvoir assurer correctement leur mission d’information. Depuis l’annonce, les soutiens s’accumulent, notamment sur Twitter avec le hashtag #Touchepasàmoninfo, pour tenter de peser sur les décisions de Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions, déjà visée par une motion de défiance. L’association Fragil, défenseur d’une information indépendante et sociétale, se joint à ce mouvement de soutien.

Après la directive adoptée par le Parlement européen portant sur le secret des affaires en avril 2016, il s’agit d’un nouveau coup porté à l’investigation journalistique en France. Scandales de la dépakine, du levothyrox, du coton ouzbek (pour ne citer qu’eux), reportages en France ou à l’étranger sur des théâtres de guerre, à la découverte de cultures et de civilisations sont autant de sujets considérés d’utilité publique. Cela prend du temps et cela coûte évidemment de l’argent. Mais il s’agit bien d’éveiller les consciences, de susciter l’interrogation, l’émerveillement, l’étonnement ou l’indignation. Sortir des carcans d’une société de consommation en portant la contradiction, faire la lumière sur des pratiques, des actes que des citoyens pensaient impensables mais bien réels. Telle est « la première priorité du service public », comme le considère Yannick Letranchant, directeur de l’information.

En conclusion, nous ne pouvions passer à côté d’une citation d’Albert Londres ô combien au goût du jour, prix éponyme que des journalistes d' »Envoyé Spécial » ont déjà remporté : « Je demeure convaincu qu’un journaliste n’est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie. »


Valentin Gaborieau – Décembre 2017