« Les balades permettent de rendre le projet plus concret, plus réel. Ce qui est plus intéressant que de se baser sur des propos militants, ou même de naturalistes. C’est un super moyen de rallier à la cause. »
Pour Benjamin Cuena, membre actif de la collégiale COLERE Nantes, les balades nature, organisées deux dimanches par mois, sont un excellent outil pédagogique pour sensibiliser le grand public à la biodiversité du Champ-de-Manœuvre.
Ancien terrain de tir et de manœuvres militaires au 20e siècle, le Champ-de-Manœuvre s’étend sur près de 50 hectares à l’est de Nantes et en bordure de Carquefou. Longtemps laissé en friche, le site, classé en zones humides, abrite désormais une faune et flore sauvages remarquables. Véritable poumon vert pour l’est nantais, il était déjà menacé par un vaste programme immobilier, auquel s’ajoute désormais un projet d’État : la création d’un Centre de Rétention Administrative (CRA).
Une artificialisation des sols qui fait débat
« Tous les endroits encore un peu ensauvagés sont rattrapés par l’appât du foncier. » Habitante du quartier, Erell Olivo déplore un manque de concertation et d’information auprès des riverains. « Je n’ai jamais eu d’informations, plus que ça, de ce qui pouvait se passer à 100 mètres de chez moi, et qui aura un impact sur ma vie de tous les jours, sur la circulation, sur le bien-être de mes enfants, et sur la disparition de zones boisées, qui sont quand même le cadre de vie que j’avais choisi en arrivant ici. »

Erell milite au sein de l’Association des Riverains et Amis de La Beaujoire (ARALB) pour défendre la qualité de vie des habitants du quartier. Photo : Amandine Masson, 01/02/2026
Membre de l’Association des Riverains et Amis de La Beaujoire (ARALB), la mère de famille interroge la qualité des futurs logements construits sur des zones humides et inondables : « Les logements c’est très important et l’ARALB ne se bat pas contre des logements, mais pour avoir des logements salubres. »
Interrogée, Delphine Bonamy, adjointe à la ville de Nantes sur les questions d’agenda 2030 de Nature en ville et des jardins collectifs et Présidente au conseil d’administration de Nantes Métropole Aménagement, rappelle que l’État a délivré ses autorisations environnementales, permettant à l’aménageur de bâtir.
Tout en rappelant que l’aménagement de la ZAC (zone d’aménagement concerté) « a été décidé sur le mandat précédent » pour répondre « à une demande de logements qui existe toujours », l’élue explique son désaccord avec la solution d’artificialisation des sols choisie : « on sait aujourd’hui qu’on peut aussi produire du logement, de l’activité économique, […] en intensifiant les endroits où c’est déjà artificialisé, en mutualisant les usages aussi. Pour moi, c’est ça que l’on doit faire en priorité, avant d’aménager des surfaces non artificialisées ».
Portée par le ministère de l’Intérieur, la construction d‘un Centre de Rétention Administrative de 140 places, à proximité de la maison d’arrêt, est programmée d’ici fin 2027. Elle entrainera, en supplément du projet initial de la ZAC, la destruction du bois dormant sur 5 hectares, pourtant classé « zone sanctuarisée » et impactera l’espace boisé protégé le long de la rue de la Mainguais.

En 2015, le Conseil métropolitain de Nantes décide de la création d’une Zone d’Aménagement Concerté (ZAC) pour transformer l’ancien terrain militaire en quartier d’habitations et répondre au manque de logements. Après la livraison du quartier Germaine-Tillon en 2023, la ZAC du Champ-de-Manoeuvre doit à terme compter entre 1 800 et 2 000 logements d’ici 2032. Crédits : Google maps et Ateliers 2/3/4 – Martin Etienne
La cause environnementale comme levier juridique
Les CRA sont des lieux d’enfermement pour des personnes étrangères en situation administrative irrégulière, sans condamnation pénale, dans l’unique but d’organiser leur expulsion.
« L’initiative du CRA, aussi révoltante et inutile qu’elle soit, est légale. Il n’y a pas de recours possibles contre le principe seul de construire le CRA. Donc les seuls recours que l’on peut activer pour mettre des bâtons dans les roues du projet, ça va être des recours vis à vis de l’environnement, ou des permis de construire », expose le militant de COLERE.
En raison des enjeux environnementaux du site, l’État doit faire reconnaître le projet de CRA comme Projet d’Intérêt Général (PIG) pour pouvoir construire. Le dossier a été mis à disposition du public en décembre dernier.
« En fait, il ne s’agit pas vraiment d’une consultation », souligne Benjamin Cuena. « Qui décide si un projet est d’intérêt général ? La Préfecture ! Donc cette consultation est biaisée. » Malgré tout, la grande majorité d’avis défavorables recueillis (961 contre 23 avis favorables) a un poids : « Ce n’est pas une victoire pour la Préfecture, ça ne pourra pas servir de faire-valoir. »
Suite aux mobilisations de l’ARALB et des autres associations environnementales, les travaux d’aménagement de la ZAC sont aujourd’hui à l’arrêt. « On a réussi à bloquer juridiquement une partie des travaux parce que justement on dénonçait qu’il n’y avait pas eu d’inventaire complet, qu’il y avait destruction de milieu et aucune dérogation d’espèces protégées », explique Erell Olivo, forte de son expertise des écosystèmes biologiques. « Ça laisse un petit sursis. »

La salamandre tachetée est devenue l’un des symboles de cette lutte. Espèce protégée, elle est régulièrement retrouvée écrasée sur les nouvelles routes ou piégée dans des bassins artificiels, en raison d’aménagements inadaptés et de l’absence de passages à faune pourtant prévus initialement. Photos © ARALB et Amandine Masson, 01/02/2026
« Il faut faire ce qu’il y a à faire pour protéger la faune qui est là sur place. Et puis après, en tirer les conséquences politiques », estime Delphine Bonamy, consciente que la suite dépendra des prochaines équipes municipales.
Faire émerger un contre-discours, plus humaniste
Dans la lutte contre le CRA, « l’ARALB et les associations écologistes étaient là depuis le début, car l’anti-racisme fait partie de leur ADN, ça crée un vrai rejet », rappelle Benjamin Cuena.
« Moi personnellement, c’est quelque chose que je trouve inhumain, on est beaucoup à penser la même chose dans l’association », confie Erell Olivo à propos de l’enfermement des étrangers. Pour elle, les déplacements de population et l’histoire des migrants sont fortement liés à la nature : « Préserver le milieu, c’est préserver aussi la qualité de vie. »
Au sein du groupe écologiste et citoyen et de la majorité municipale, le positionnement est également clair : « On est contre l’installation d’un centre de rétention administrative à Nantes et ailleurs, puisqu’on estime qu’on n’a pas à enfermer des personnes parce qu’elles n’ont pas les bons papiers », défend Delphine Bonamy, co-présidente de l’AVEC (Association de Veille Écologiste et Citoyenne). L’élue rappelle sa volonté de « passer par une mobilisation sociale importante » : « on va tout faire pour que ce CRA ne s’installe pas là ».
Pour Benjamin Cuena, le projet symbolise la généralisation de discours politiques sécuritaires qui assimilent immigration et délinquance : « C’est vraiment l’intérêt aussi de cette lutte, au delà du résultat, c’est de faire émerger un contre-discours à cette pensée. » À ce titre, COLERE organise sa 3e édition du festival anti CRA le samedi 4 avril, à la Manufacture des tabacs, avec un temps de rencontres, des tables rondes et ateliers, suivi d’un temps festif aux ateliers de Bitche.
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Infos pratiques
- L’ARALB organise des balades découverte nature de 1h à 2h tous les 15 jours au Champ-de-Manœuvre. Prochaines dates les dimanches 8 et 23 mars, à 15h. Départ de l’école Germaine Tillon.
- Liens de l’association
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