« L’entreprise, c’était devenu moi. » Lorsque Emi prononce cette phrase, elle met des mots sur ce qui l’a conduite à interrompre brutalement Octarine Aquarelle. Pendant plusieurs années, la Nantaise a fabriqué, vendu et expédié ses aquarelles artisanales tout en animant une communauté en ligne et des ateliers. Une activité qu’elle a construite seule, jusqu’à ce que les frontières entre son entreprise et sa vie personnelle finissent par s’effacer.
D’une passion créative à une activité à plein temps
« Au début, je peignais pour mes carnets de voyage. Et comme l’aquarelle, c’est cher, j’ai commencé à en fabriquer. » Rien ne destinait particulièrement Emi à ce parcours professionnel. Formée aux métiers de la mode, elle dessine depuis l’enfance et pratique l’aquarelle pour immortaliser ses aventures au Japon, en Europe, à l’Île Maurice, en Égypte, à Chypre ou encore aux Îles Féroé.
En 2019, elle commence à fabriquer ses propres couleurs. Si le projet est d’abord modeste, l’engouement pour les loisirs créatifs, suscité par le confinement du Covid, lui permet de développer sa visibilité sur Instagram. « Les réseaux sociaux m’ont ouvert beaucoup de portes », confie-t-elle. Les commandes affluent. Une communauté fidèle se crée autour d’Octarine, jusqu’à atteindre plus de 7 000 abonné·es à ce jour. Sa notoriété lui permet de rencontrer d’autres artistes et de nouer des collaborations. Elle organise également des ateliers de broyage de pigments pour transmettre son savoir-faire.

Toutefois, le quotidien de la trentenaire est bien différent de l’image idéalisée que l’on peut se faire d’un métier passion. « Communication, préparation des commandes, production, c’est un peu ma journée type », explique-t-elle, avant d’allonger la liste avec la gestion du site Internet, la photographie des produits, la comptabilité et l’organisation des ateliers. Comme beaucoup d’indépendant·es, Emi jongle en permanence entre plusieurs métiers.
Quand le métier passion finit par tout envahir
Progressivement, le travail prend davantage de place : « Je me réveillais à 7 heures. Je pensais déjà à ma journée, à Octarine. Jusqu’à 23 heures, j’y pensais. » Installée à Brest à l’époque, loin de ses proches, Emi travaille seule à domicile. Son activité continue de se développer, mais la charge mentale s’accumule. Avec le recul, elle identifie plusieurs facteurs : l’isolement, des difficultés personnelles et la pression qu’elle se met à elle-même.
Le travail n’occupe plus seulement ses journées. Il devient une manière de remplir tout l’espace disponible : « Comme ça n’allait pas dans ma vie personnelle, je me suis complètement fondue dans Octarine. » Peu à peu, la fatigue s’installe. Les signes physiques apparaissent. Son énergie diminue. Certaines tâches deviennent plus difficiles à accomplir. « Il y a des moments où je regardais juste dans le vide », se souvient-elle avec une pointe d’effroi.

Au début de l’année 2024, l’épuisement devient impossible à ignorer. Emi prend alors la décision d’arrêter complètement son activité : « J’avais besoin d’avoir une fin et de me dire : “C’est fini, je ne travaille plus. Je ne sais pas ce que je vais faire et je ne sais pas si un jour je reprendrai. Mais dans tous les cas, c’est fini. Là, je coupe.” » Elle liquide son stock, annonce la fin de son activité et ferme son entreprise. Une façon, dit-elle, de se donner enfin le droit de souffler : « Dans ma tête, je pouvais respirer. »
Reprendre autrement
L’arrêt est suivi de plusieurs mois de reconstruction. Emi voyage, consulte une psychologue et tente de retrouver une approche du travail plus soutenable. Lorsqu’elle décide de relancer Octarine Aquarelle « parce qu’il y a quand même une grosse liberté artistique », ce n’est plus dans les mêmes conditions.
Aujourd’hui, son activité est installée à L’Agronaute, sur l’île de Nantes. Ce lieu, partagé par plusieurs artisan·es nantais·es, lui permet de distinguer son logement et son lieu de travail. Une séparation bénéfique pour « sortir, voir du monde ».
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Elle produit moins qu’avant et s’autorise à ralentir lorsque son corps lui envoie des signaux d’alerte : « Si je travaille trois heures et que je suis épuisée, je rentre chez moi. » Les journées sont plus courtes. Le chiffre d’affaires aussi : « Je gagne moins ma vie aujourd’hui, mais je suis très OK avec ça. »
Pour elle, cette nouvelle organisation ne représente pas un échec. Bien au contraire. Elle constitue la condition nécessaire pour continuer à exercer une activité qu’elle apprécie encore : « J’ai un métier stylé, mais c’est beaucoup de travail et ça reste un travail. »

Les aquarelles de la passionnée de voyages et de création sont toujours fabriquées à la main. Ce qui a changé, c’est le rythme auquel elles le sont. Derrière ce choix, une autre manière d’envisager le travail indépendant : non plus chercher à produire toujours davantage, mais construire une activité capable de durer. Ces réflexions dépassent le parcours d’Emi. Elles font écho aux enjeux de pérennité économique, de conditions de travail et de transition écologique qui traversent aujourd’hui l’artisanat local. En 2023, Nantes Métropole a d’ailleurs réaffirmé son soutien aux milliers d’artisans du territoire, en leur proposant un pacte de coopération.
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