Jeudi 15 janvier, dans l’arrière-salle du bar associatif La Dérive à Nantes, l’ambiance est feutrée. Au centre de la pièce, une petite table sur laquelle sont disposés quelques bougies, un cake aux fruits, une assiette de M&M’s et une boîte de mouchoirs.
19h10, la porte se ferme derrière les dernier·es retardataires. « La parole est ouverte », annonce l’une des organisatrices.
C’est le second Café mortel organisé par Géraldine Canonge, Anne-Gaël Gauducheau et Céline Lefièvre, trois copines. Suivant la philosophie du sociologue suisse Bernard Crettaz, elles vont animer pendant deux heures un espace convivial de parole pour aborder librement les thèmes du deuil et de la mort.
Un engagement citoyen
« La seule chose dont on est sûr, c’est que l’on va mourir un jour », lance Céline. Convaincues que cela reste un sujet tabou dans notre société alors que l’on fait tous·tes l’expérience de la mort dans nos vies, Géraldine, Anne-Gaël et Céline ont décidé de s’unir bénévolement pour en parler. « Parce que l’on vient toutes les trois de la parole » souligne Géraldine, évoquant leurs milieux professionnels, et que « pour nous, c’est un engagement citoyen ».

De gauche à droite : Anne-Gaël Gauducheau, Céline Lefièvre et Géraldine Canonge. Les trois femmes animent bénévolement des Cafés mortels à Nantes depuis octobre 2025. Photo © Amandine Masson, 15/01/2026
Les trois femmes se sont rencontrées par le rêve. « Géraldine et moi, on est analystes en rêve éveillé libre », présente Céline. « Et moi, je suis rêveuse ! » ajoute malicieusement Anne-Gaël, conteuse et directrice de la Compagnie La Lune Rousse. « C’est le rêve qui nous a réunies. Et dans le rêve, il y a la mort. »
Le concept des Cafés mortels n’est pas nouveau dans la métropole nantaise. Des associations comme Plan9 et Happy Ends en organisaient déjà sous différentes formes. Mais il demeure un vrai besoin de pouvoir dire la mort. « On est contentes de rendre possible ces espaces », souligne Céline.
Un espace d’expression bienveillant
Avec 21 inscrit·es, l’événement est d’ailleurs complet ce soir. Des participant·es aux profils variés : femmes, hommes, de tout âge et de cultures différentes, venu·es trouver un espace pour s’exprimer ou simplement écouter, dans un cadre sécurisant.
Aux Cafés mortels, pas de débats ni de “sachants”, on vient « déposer sa parole », trouver une écoute attentive et bienveillante, sans jugement. « On n’est pas dans un espace thérapeutique, on n’est pas non plus dans un espace religieux, on est dans un espace citoyen », rappelle Anne-Gaël.
« Il y a un tabou autour de la mort, mais il y a aussi un tabou autour des émotions que l’on pourrait partager en public avec d’autres gens », note-t-elle, particulièrement émue par la fraternité et l’humanité qui se dégage de ces rencontres. Elle regrette de vivre dans une culture matérialiste, souvent superficielle et où tout va trop vite. « Avoir des temps où l’on se pose et où l’on partage des choses profondes franchement ça fait du bien. »

Au fond de la pièce, des ouvrages variés (BD, essais, recueils de poèmes, livres jeunesse…) sont mis à disposition des particpant·es. Photo © Amandine Masson, 15/01/2026
Le rapport à la mort, une réflexion sociétale
Entre rires et larmes, chacun·e est venu·e témoigner d’une expérience personnelle, rendre hommage, déposer ses peurs ou ses douleurs.
Au Café mortel, on pleure un proche, on se questionne sur l’accompagnement à la fin de vie, et même sur l’organisation de sa propre mort. Un besoin nécessaire quand l’entourage n’est pas ou plus à l’écoute : « il y a une espèce de durée réglementaire du deuil », constate Anne-Gaël.
Parmi les sujets abordés, le souhait partagé de pouvoir reprendre possession de la mort, de questionner et réinventer les cérémonies funéraires, loin de la brutalité et de la froideur de la majorité des protocoles actuels. « J’ai réalisé en en discutant que plus on sortira la mort du tabou, et moins on sera à la merci des acteurs du funéraire, ces gens qui te vendent des cercueils, urnes,… et qui font des sous sur ça. Il s’agit de récupérer un peu de pouvoir sur cette partie quand même non négligeable de nos vies », explique-t-elle aussi.
Entre deux témoignages, de longs silences laissent entendre la musique du bar dans la pièce voisine, un moyen de ne pas oublier que, juste derrière la porte, il y a la vie.
Tisser du lien à l’échelle locale
Vient le second temps d’échanges de la soirée : libre, pour créer du lien et se connecter aux autres participant.es. Ce temps est le plus important. Peut-être que des contacts seront échangés, des amitiés créées.
Le choix d’organiser l’événement dans un bar n’est pas anodin, explique Céline : « Le lieu est vraiment important, il faut que ce soit un lieu dans lequel on se sent bien. Il y a plein de confidences qui sont dites au bistrot. Aujourd’hui, il y a tous les outils de communication, mais en fait, on ne parle de rien ». Fidèles à la version imaginée par Bernard Crettaz, elles ont souhaité conserver « un moment où on boit des coups et on mange, parce que c’est ce que font les vivants », rappelle Anne-Gaël.

« Accessible à tous·tes », le bar associatif La Dérive a pour vocation d’ « offrir un espace d’accueil » pour des collectifs ou événements à but non lucratif. Un moyen également de « faire rayonner le quartier » selon Étienne et Lucas, deux bénévoles du lieu, présents ce soir là. Photo © Amandine Masson, 15/01/2026
Que restera-t-il de cette soirée ? « Beaucoup de joie » pour Céline, « de la chaleur humaine » pour Géraldine, et la possibilité de revenir.
Au rythme d’un Café mortel tous les deux mois environ, les prochaines rencontres organisées par Géraldine, Anne-Gaël et Céline auront lieu au Bouillon du coin, quartier Contrie-Durantière, le vendredi 13 mars, puis à la Cocotte solidaire, sur l’Île de Versailles, le jeudi 21 mai 2026.
Pour en savoir plus :
- CRETTAZ Bernard, Cafés mortels, Sortir la mort du silence, aux éditions Genève, Labor et Fides, 2010
- La possibilité d’écrire à mortelcafe@gmail.com pour être tenu·e informé·e des prochains Cafés mortels. Participation libre.