À Bellevue, héroïnes de contes et héroïnes du quotidien « tissent les liens »

Du 15 juin au 30 juillet, le festival “Héroïnes de 7 lieux” revient dans le quartier Bellevue à Nantes avec une vingtaine de spectacles et rencontres entièrement gratuits. Pour cette 6e édition, la Compagnie La Lune Rousse et l’artiste Anne-Gaël Gauducheau ont souhaité mettre les « vieilles » à l’honneur, et avec elles, les questions essentielles : la vie, la mort, les transformations.

Les comédiennes Fabienne Moreil et Debora di Gilio offrent, avec leur pièce « Dans mа реаu », une version contemporaine du conte Peau d'âne dans la fraîcheur du jardin du Comptoir des Alouettes. Photo : Amandine Masson, 26/06/2026

À travers des récits du monde entier, contes anciens ou histoires contemporaines, le festival “Héroïnes de 7 lieux” investit le quartier populaire de Bellevue, à Nantes pour rendre aux femmes le rôle principal de nombreuses histoires. Le festival est aussi une invitation à rencontrer les héroïnes du quartier populaire de Bellevue et à mettre en avant leurs actions et les lieux qu’elles animent, qu’ils soient jardin partagé, épicerie associative, appartement ou atelier de couture solidaire…
À l’origine de ce festival, une femme bien sûr : Anne-Gaël Gauducheau, artiste conteuse, à la direction artistique, soutenue en production et logistique par sa compagnie La Lune Rousse.

À la rencontre des héroïnes du quotidien

Anne-Gaël connaît bien Bellevue : « C’était mon quartier d’ado, j’y ai passé mon bac  ». Partie un temps, c’est le lieu où elle décide de revenir et d’y installer les bureaux de la compagnie La Lune Rousse, avec la volonté de tisser du lien avec ses habitant·es. S’intégrer dans un quartier et créer du lien, « c’est un gros boulot, c’est un boulot d’apprivoisement, de confiance  » qui s’inscrit dans la durée, rappelle l’artiste.

Puis vient le confinement, en 2021, un moment charnière : « Les femmes ici ont fait un boulot tellement considérable. Si elles n’avaient pas été là, le quartier aurait explosé. Elles ont fait du lien, elles ont organisé le marché alternatif. […] Elles ont fait des paniers pour des familles qui n’avaient plus rien à bouffer.  »
Anne-Gaël décide alors d’aller à la rencontre de ces femmes, une par une, pour réaliser des portraits audio, sous la forme d’un podcast, et témoigner de cette autre réalité : « On a de Bellevue, comme de tous ces quartiers de banlieue, une image un peu pourrie. Ça existe aussi mais il y a quand même des gens géniaux.  »

L’idée de faire un festival avec ces femmes et dans les lieux qu’elles animent est née.

Autour d’Anne-Gaël (en bas à gauche), de nombreux·ses bénévoles du festival, comme Thérèse (au centre en bleu), étaient présent·es pour la présentation publique de la programmation le 12 juin. Photo : Amandine Masson, 12/06/2026

Tisser du lien sur le territoire

Les artistes investissent des lieux insolites et solidaires du quartier (13 cette année), une manière de créer de la proximité avec les habitant•es de Bellevue et de mettre à l’honneur les femmes, souvent invisibles, qui œuvrent localement et quotidiennement pour assurer du lien social, soutenir la vie associative et améliorer le quartier.

L’une de ces héroïnes s’appelle Thérèse. À 81 ans, elle n’hésite pas à ouvrir les portes de son appartement pour la 4e fois, afin d’accueillir l’une des programmations du festival : un ciné-causerie animé par le cinéaste Jean-Marc Vigouroux pour explorer la représentation des vieilles dans le cinéma.

Pour Thérèse, qui « habite le quartier depuis très longtemps  » et qui est également bénévole à la bibliothèque de passage, cette contribution au festival est l’occasion de créer ou renforcer des liens avec celles et ceux qui l’entourent. Elle se souvient d’une édition précédente où elle avait convié ses jeunes voisins autour de contes de Brocéliande : « donc des contes avec les korrigans, les lutins, …. Ça a beaucoup beaucoup intéressé les enfants qui n’en revenaient pas de toutes ces histoires, eux qui sont de culture étrangère et qui découvraient justement un patrimoine français, qui est universel, en fait.  »

Le festival réunit « des habitant·es, et puis des gens de l’extérieur qui viennent pour la programmation  ». Depuis l’année dernière, Anne-Gaël a remarqué une fidélisation du public : « Souvent, les gens venaient à un truc parce que c’était juste à côté de chez eux. Maintenant, il y a plein de gens qui viennent à tout.  »

Lieu insolite accueillant du festival : le Comptoir des Alouettes, un lieu de vie collectif entre Bellevue et Chantenay. Créée par Odette, l’épicerie est un lieu d’échange et de solidarité, notamment par la collecte et distribution de produits invendus. Photo : Amandine Masson, 26/06/2026

Un espace d’expression et d’émancipation

Après chaque spectacle, vient le temps de la “causerie” : un temps d’échange libre et convivial entre le public pour témoigner, débattre, se décharger de ses émotions. « L’idée, c’est que les spectateurs, spectatrices, ne soient pas seulement des consommateurs  », explique Anne-Gaël.
Ces moments d’échanges sont aussi favorisés par des conditions intimistes : la programmation a lieu dans des petits espaces du quotidien : « on est dans des lieux que les gens d’ici connaissent », rappelle la conteuse, et les représentations se déroulent en petit comité avec, au grand maximum 50 personnes, mais souvent moins, comme « chez Thérèse, où l’on va être 15  ».

Cette intimité, permet au festival de « proposer une programmation un peu exigeante  » et des sujets sensibles voire très difficiles, comme les violences conjugales, l’inceste… Cette année, l’artiste François Godard viendra raconter la perte d’un enfant. « C’est son histoire, qu’il a tissée avec des contes, avec le traditionnel, puis avec la mythologie  ». Un récit émouvant : « Tu pleures, tu rigoles, et puis, t’as pas envie de partir comme ça.  »

Après chaque spectacle, une « causerie » pour continuer à échanger et partager sur les sujets abordés, souvent sensibles. Photo : Amandine Masson, 26/06/2026

Au-delà des spectacles, le festival organise aussi plusieurs ateliers et stages, comme le “Studio d’été”, un stage pour les jeunes femmes de 14 à 25 ans en non mixité du 7 au 10 juillet. « Trois jours pour écrire des textes, composer de la musique dessus, les enregistrer  » et repartir « avec leur tube  ». Une restitution sera faite, pour celles qui le souhaitent, sur la “Bête de Scène”, une scène mobile au look julevernien.

Dans le public, ce 26 juin, Maella fait désormais partie des habituées. La jeune femme a découvert le festival alors qu’elle vivait encore dans un foyer de jeunes travailleur·se·s, partenaire du festival. Elle a déjà participé à plusieurs rencontres et ateliers collectifs de musique, de contes ou de danse. Cette habitante du quartier Sainte-Anne s’est inscrite au “Studio d’été” pour la seconde fois : « J’ai beaucoup aimé l’année dernière, j’ai trouvé que c’était vraiment bien encadré, ça m’a vraiment permis de m’exprimer, je n’aurais jamais pu le faire ailleurs. » Attirée par la phase créative et l’envie « d’oser », Maella abordera certainement dans ses textes des thèmes comme « la force mentale de la femme, et l’indépendance ».

Si les grandes chaleurs ont perturbé la première semaine de festival, entraînant quelques annulations ou reports de spectacles, de nombreuses rencontres avec les “Héroïnes des 7 lieux” restent à venir jusqu’au 15 juillet. Quand à l’avenir du festival, « Je ne sais pas s’il y aura une 7e édition, ou alors dans un format très réduit », s’inquiète sa créatrice Anne-Gaël après l’annonce du retrait de leur principale subvention par la DRAC il y a quelques semaines. Le dispositif « Été culturel » dont iels bénéficiaient, devenu « Vacances culturelles », étant désormais dédié aux projets culturels participatifs à destination du jeune public uniquement.


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