En septembre 2024, à Carquefou, un médecin généraliste a été pris à partie et frappé dans son cabinet par le compagnon d’une patiente, après que celle-ci lui a confié que le praticien lui palpait la poitrine à chaque consultation. L’article du quotidien Ouest France rapporte que la victime avait longtemps interprété les attouchements répétés du médecin comme des gestes médicaux. Cette affaire illustre ainsi combien l’autorité du généraliste, le cadre intime de la consultation et la difficulté à remettre en cause une figure de soin peuvent retarder la prise de conscience des faits et, plus encore, leur dénonciation.
Du silence individuel à la parole collective
« J’avais toujours une grosse part de doute. » Mathilde (nom d’emprunt), cofondatrice du collectif de victimes d’un médecin du Loroux-Bottereau, raconte avoir longtemps hésité à qualifier les faits subis en 2004 d’agression sexuelle. Prendre conscience de la gravité des actes est un cheminement intérieur complexe, d’autant plus quand ceux-ci sont présentés par un·e praticien·ne comme légitimes et nécessaires à l’examen médical.
Au sein du collectif créé en octobre 2025 avec Sandy (nom d’emprunt), Mathilde recueille des récits d’expériences similaires à la sienne : « Certaines disaient qu’elles avaient trouvé ça pas normal, bizarre ou inquiétant, mais qu’elles avaient préféré mettre un couvercle dessus. » Identifier l’agression comme telle constitue, selon elle, une première étape difficile.

Une fois ce seuil franchi, une autre crainte surgit : celle de ne pas être crue. Noémie, militante de Nous Toutes 44, déplore qu’« on parte du principe que les femmes mentent ». Elle étaye : « On ne croira pas une femme seule, on croira les femmes seulement si elles sont nombreuses. » La légitimité d’une dénonciation semble alors dépendre du nombre de témoignages concordants.
La création du collectif de victimes d’un médecin du Loroux-Bottereau marque un tournant dans le parcours de Mathilde et Sandy. Après un premier appel à témoins dans l’Hebdo Sèvre et Maine, 45 personnes se manifestent. Se regrouper leur permet de partager les informations, mutualiser l’accompagnement juridique et rompre l’isolement. Mathilde se remémore : « En 2004, j’étais en manque de confiance. Je me disais que si on était plusieurs, il y aurait une solidarité qui se créerait et que ça accorderait plus de force à notre parole. »
« C’est un problème systémique et pas des cas isolés. »
Pour l’association de soignant·es Pour Une Médecine Engagée, Unie et Féministe (Pour Une M.E.U.F.), la difficulté à dénoncer ne relève pas seulement de trajectoires individuelles. Sous le pseudo collectif Maya, ses membres évoquent une asymétrie dans la relation entre praticien·nes et patient·es, intégrée dès la formation : « On nous a appris qu’on était les sachant·es et on a valorisé un certain paternalisme vis-à-vis des patient·es. » Les études de médecine, selon Maya, normalisent cette déconnexion : « On avait un accès illimité aux corps. L’avis des patient·es eux-mêmes n’était pas important, c’était avant tout des corps. »
Elle précise aussi qu’« on a enseigné aux personnes soignées à obéir au docteur. » Cette autorité intériorisée peut alors retarder la prise de conscience des victimes, surtout quand l’acte est présenté comme médical. Afin de rééquilibrer la relation, le collectif souhaite jouer, à son échelle, « un rôle de sensibilisation vis-à-vis des patient·es, [pour] leur donner les clés pour connaître leurs droits ». À ce titre, la brochure déroulement de la consultation gynécologique est un guide d’auto-défense à l’usage des personnes nécessitant de tels soins.

Selon Maya, ces situations de violence sexuelle ne relèvent pas uniquement de comportements isolés : « Ce n’est pas des agresseurs d’un côté et des bons médecins de l’autre. » Elle parle d’« un continuum des violences » qui peut complexifier l’identification d’un abus.
Le président du Conseil départemental de Loire-Atlantique de l’Ordre des Médecins (CDM44), Dr Vincent Pluvinage, âgé de 59 ans, constate de son côté une évolution des pratiques auprès de ses internes : « Je pense qu’on est plus attentif, et c’est une très bonne chose, au fait que ça n’est pas qu’un patient, mais un être humain, et qu’il faut le respecter en tant que tel. […] Il y a des choses qui pouvaient se faire facilement il y a 20 ou 30 ans. Maintenant, il faut demander l’accord de la patiente et du patient. »
Plaidant pour intégrer l’enjeu du respect du consentement « dans le tronc commun » des études de médecine, les trois soignant·es réunies derrière pseudo collectif Maya, toutes âgées d’une trentaine d’années, font un état des lieux plus contrasté de l’enseignement de la médecine en France : « On nous dit “le consentement libre et éclairé” [pendant nos études] et c’est quelque chose qu’on découvre après, en se renseignant par nous-mêmes. » Maya parle du consentement comme d’une « notion abordée du point de vue des soignants, jamais du point de vue des patient·es ».
Des recours complexes et redoutés
Au-delà du vécu et du contexte professionnel, les démarches elles-mêmes peuvent décourager les victimes. Le président du CDM44, Dr Vincent Pluvinage, distingue le « signalement » de la « plainte ». Le premier correspond à « un patient [qui] nous écrit pour signaler une problématique avec un confrère ». Le Conseil sollicite alors des explications et répond par écrit. La plainte, elle, « doit être instruite » dès lors que le terme apparaît dans le courrier. Pour les victimes, la méconnaissance de la distinction entre signalement ordinal, plainte disciplinaire et plainte pénale peut créer de la confusion.
À cela, s’ajoute la crainte de conséquences concrètes. Noémie de Nous Toutes 44 évoque le fait que les médecins « ont accès à tout notre historique médical ». Elle souligne le risque de « défaut de soins » en cas de « bouche-à-oreille » entre médecins, suite à des accusations, redouté par certain·es patient·es : « C’est assez dangereux qu’ils sachent qui on est quand on les accuse. »
Même lorsque la parole émerge, elle se heurte au temps judiciaire. Une notion « vraiment pesante », regrette Mathilde. Elle constate : « On parle de droit à l’oubli pour les agresseurs, mais les victimes, elles, n’oublient pas. » L’écart entre la date des faits et la lenteur de l’instruction peut décourager les victimes. Et, lorsque les faits sont prescrits, empêcher toute poursuite pénale.
L’intégralité du dossier consacré aux violences sexuelles en cabinet médical est à lire sur Fragil.




