« Notre parti pris, c’est de rassembler largement sur un sujet qui est assez méconnu », déclare Benjamin Cuena, membre de la coordination COLERE Nantes (Coordination opposée à l’enfermement et à la répression des étranger·e·s), organisatrice du festival Anti-CRA qui célébrait sa troisième édition samedi 4 avril 2026. Le pari a été relevé puisque les tables rondes et concerts qui ont rythmé la journée se sont tenus devant des salles combles, composées d’un public intergénérationnel encore plus nombreux que lors de l’édition précédente. Des expositions et des stands associatifs complétaient la programmation de cette journée de lutte contre le projet de construction d’un Centre de Rétention Administrative (CRA) près de la maison d’arrêt, à l’est de Nantes.
Un mot d’ordre : « Pas de CRA, ni ici ni ailleurs »
La création de COLERE s’est faite rapidement après l’annonce en octobre 2022 par Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur, de la construction d’un CRA à Nantes. Cette coordination regroupe actuellement 30 organisations nantaises associatives, syndicales et politiques : « Je pense que c’est un des cadres unitaires les plus larges actuellement à Nantes », estime Benjamin. « L’idée était de gagner en autonomie vis-à-vis des différentes organisations, tout en bénéficiant de leurs réseaux », poursuit-il. La coordination organise régulièrement des événements tels que des manifestations, des ciné-débats ou encore des balades nature sur le terrain du Champ-de-Manœuvre, où est prévue la construction du CRA d’ici 2027.
La revendication de la coordination tient en quelques mots : « pas de CRA, ni ici ni ailleurs ». Camille Neve, avocate en droits des personnes étrangères à Nantes et animatrice d’une des tables rondes du festival, définit les Centres de Rétention Administrative comme des lieux où « l’administration décide d’enfermer une personne. Elle n’a pas commis d’infractions, elle n’a rien fait de mal. Sa seule difficulté selon l’État, c’est qu’elle n’a pas de papiers. Et donc pour mettre à exécution de manière forcée cette mesure d’éloignement, on va l’enfermer dans le centre de rétention. »

Pour Benjamin, nul besoin d’avoir des connaissances poussées en matière de droit des personnes étrangères pour être opposé·e à ce projet. « Je pense que c’est important de dire qu’on peut lutter contre le CRA sans être très spécialisé, sans être ni avocat ni dans des organisations d’aide aux étrangers, simplement en considérant que ce projet il est inutile, il est raciste, il est coûteux. » affirme celui qui est arrivé dans ce combat par le biais du syndicat SUD-Solidarités, où il milite.
Un projet coûteux qui rappelle « tout un passé colonial »
Des spécialistes du sujet ont apporté leur expertise lors des deux tables rondes de la journée. A cette occasion, Camille Neve a rappelé que « le projet de CRA à Nantes, c’est 39 millions d’euros. Pour les 48 premiers mois, la première phase de mise en œuvre, les coûts affichés sont de plus de 11 millions d’euros. » Elle a également souligné la dureté des conditions de rétention dans ces centres : « La contrôleuse générale des lieux de privation de liberté est passée dans les CRA. Elle a constaté à chaque fois que malgré les constatations désastreuses qui ont été faites il y a quelques mois, quelques années, rien ne s’est amélioré. Pire, ça s’est aggravé. »

Pauline Migevant, journaliste à Politis et autrice de diverses enquêtes sur les CRA, a ensuite détaillé la procédure juridique par laquelle passent les personnes enfermées dans ces centres : « Elles vont passer devant un juge qu’on appelle juge des libertés et de la détention qui va juger de la légalité du prolongement de la rétention administrative. » En effet, la durée de rétention peut aller de 4 à 90 jours. « Souvent, les personnes n’ont pas d’avocats choisis. Les avocats de permanence découvrent les dossiers la veille. Parfois, ils ne peuvent pas rencontrer leurs clients parce qu’il y a de plus en plus d’audiences qui sont en visio ». Elle a également rappelé l’évolution des profils des personnes qui peuvent être retenues en CRA : « Beaucoup de choses permises par le droit ont évolué ces dernières années. La loi « Asile et immigration » a notamment supprimé des catégories de personnes qui étaient protégées auparavant des OQTF, des obligations de quitter le territoire français, notamment les parents d’enfants français ou les gens gravement malades. »
Clara Lecadet, anthropologue et chargée de recherche au CNRS, a quant à elle dénoncé « la banalisation, la routinisation et la légitimation des politiques de violence à l’égard des étrangers, ce qui constitue une perpétuation des logiques post-coloniales de tri, de discrimination raciale et de retour forcé qui font évidemment écho à tout un passé colonial. » Un écho particulièrement fort à Nantes, qui a joué un rôle prépondérant dans le commerce triangulaire.
La lutte continue
La partie du festival organisée à la Manufacture s’est achevée à 18h mais la soirée s’est poursuivie aux Ateliers de Bitche, où Caos 808, Uzi Freyja et Aïnoha ont joué à guichet fermé.

Au-delà de ce temps festif, COLERE Nantes pense déjà à la suite de la lutte. « On va lancer une série de recours juridiques dont une partie demande des frais d’avocats de 10 000 € », annonce Benjamin Cuena. Ces recours sur les volets environnementaux et urbanistiques sont pour COLERE « des moyens de mettre des bâtons dans les roues du projet, même si nous ne ferons jamais l’économie d’une lutte politique. » Cette décision fait suite à la reconnaissance d’intérêt général du projet de construction du CRA, prononcée en janvier dernier par la préfecture de Loire-Atlantique. Le dossier avait été mis à disposition du public pendant 36 jours consécutifs comme le prévoit cette procédure. Il a recueilli 961 avis défavorables contre 23 favorables, « ce qui a permis à l’État – sans aucune surprise – de considérer que malgré tout, il s’agissait bien d’un projet d’intérêt général », ironise Benjamin. « Il va y avoir une deuxième consultation a priori dans les mois à venir, peut-être avant l’été, qui sera peut-être cette fois-ci un peu plus officielle. »
COLERE Nantes ne manque pas de projets : « Il y aura une quatrième édition » du festival, assure Benjamin Cuena. « On va lancer une campagne de popularisation via des célébrités, nantaises ou autres, pour essayer encore de gagner un peu en audience. Et on fera sûrement une manifestation en bonne et due forme à l’automne ». Il évoque aussi un projet qui devrait voir le jour en juin, « quelque chose que nous n’avons jamais fait », précise-t-il, tout en maintenant le suspense. La lutte anti-CRA est donc loin d’être terminée.
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