La Mer Salée, maison d’édition coopérative : « C’est un modèle d’avenir pour la culture »

Depuis 2012, les éditions nantaises La Mer Salée publient des textes engagés avant qu’ils ne soient dans l’air du temps. Au printemps dernier, Yannick Roudaut, co-fondateur, prend la décision de passer d’un modèle d’entreprise classique à celui de la coopérative en ouvrant le capital au grand public. Une façon pour lui de résister à un contexte sombre et de rassembler les énergies pour lutter dans la joie et le partage.

Lucie Geerebaert (gauche), assitante de communication et d'édition, Paola Grieco (centre) éditrice et Yannick Roudaut (droite), co-fondateur et éditeur, dans les bureaux de la maison d'édition. photo : Florence Calvez, 22/09/2026

« On rentre dans l’obscurité, il est temps d’allumer la lumière », déclare Yannick Roudaut, co-fondateur et dirigeant de la maison d’édition nantaise La Mer Salée. « Il est temps de s’organiser : l’extrême droite est en train de prendre le pouvoir, les Bolloré, les Stérin rachètent des maisons d’édition à tour de bras et nous en face, les gens qui avons une sensibilité de gauche, on n’a pas d’argent. » Face à cet inquiétant constat, celui que se définit comme « optimiste mais extrêmement lucide » a pris une décision inédite en France : transformer sa maison d’édition au modèle entrepreneurial classique en coopérative ouverte au grand public.

« Une nouvelle façon de faire des livres, de les produire et de les vendre »

Ancien journaliste économique et financier mais aussi conférencier, Yannick crée en 2012 cette maison d’édition avec sa femme Sandrine, au départ pour publier un de ses textes qui avait été rejeté par d’autres éditeurs.  « On avait la volonté de publier des livres sur lesquels on était autonomes et libres. » Et sur des sujets précurseurs : « Avec Sandrine, on est prospectistes [1], donc publier aujourd’hui sur la permaculture, ça ne nous intéresse pas. Nous, on a publié sur le féminisme en 2015, il y a plus de 10 ans. On publie aujourd’hui sur les questions d’enfantisme et d’adultisme. Donc on a toujours ce petit temps d’avance parce que c’est dans notre ADN. »

Mais entre la conjoncture peu favorable au secteur culturel, des coupes budgétaires de la Région et le cancer de Sandrine, Yannick se retrouve à porter seul la maison d’édition, aidé par quelques freelances. « Il y avait deux solutions principales : soit on arrêtait tout, soit on changeait de modèle », résume-t-il. « Ça faisait plusieurs mois que je discutais avec des gens du secteur coopératif comme Sailcoop, Windcoop, Enercoop. Et puis je me suis dit qu’on allait jouer le collectif, qu’on allait essayer un nouveau modèle économique », déclare celui qui n’en est pas à son coup d’essai en matière de création d’entreprise. « Au-delà du fait de tenter le collectif, ce qui m’intéresse c’est d’expérimenter une nouvelle façon de faire des livres, de les produire et de les vendre. »

Les livres publiés par La Mer Salée « aident à vivre l’époque, ouvrent nos réflexions à d’autres niveaux de conscience et irriguent nos imaginaires ». Ils sont fabriqués à moins de 100 km de Nantes et les invendus sont recyclés ou offert à des associations. Photo : Florence Calvez, 22/09/2026

Pari relevé

En juin dernier, le couple décide donc de passer en coopérative, en faisant appel non seulement à des proches mais aussi au grand public, une première en France. En 2 mois, près de 700 coopérateurices répondent à l’appel en achetant une ou plusieurs parts à 50€ minimum. Les éditions de La Mer Salée récoltent ainsi 160 000€, ce qui leur permet de se projeter sur toute l’année 2027, tant en termes de nouvelles publications que de paiements des salaires des 4 employé·es. Ravi de ce résultat, Yannick Roudaut ne cache cependant pas son ambition : « On a vocation à devenir une grande communauté de lectrices et de lecteurs, de gens qui sont soucieux de la liberté d’expression et des valeurs républicaines. Ça, personne ne l’a encore fait et je pense qu’on peut être plusieurs milliers dans quelques années. »

Si le pari initial est relevé, il faut à présent pérenniser ce modèle économique. Pour cela, Yannick ne manque pas d’idées : augmenter le rythme de publication de trois livres par an à une dizaine, élargir la communauté des coopérateurices, les impliquer dans le choix des 4e de couverture mais aussi de la stratégie de l’entreprise, organiser des événements, pourquoi pas un festival. Il est en tout cas convaincu d’avoir fait le bon choix face aux baisses de l’engagement des pouvoirs publics dans le secteur culturel : « Pour moi, vivre des subventions, ça va être très compliqué. Je ne vois vraiment pas comment on reviendra en arrière. Je suis très content d’expérimenter ce modèle, c’est vraiment un modèle d’avenir pour la culture. »

[1] La prospective, considérée comme une science de « l’homme à venir » par son créateur Gaston Berger, vise, par une approche rationnelle et holistique, à préparer le futur de l’être humain. (source : Wikipedia)


Pour aller plus loin

  • Devenez coopérateurice des éditions de La Mer Salée ici
  • Les éditions de La Mer Salée seront présentes au festival La Prairie au livres sur l’Île de Nantes les 25, 26 et 27 septembre

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