Ana Pich, journaliste et dessinatrice « par nécessité » de justice

Aujourd’hui journaliste et dessinatrice d’audience, Ana Pich ne voyait pas son avenir ainsi. Experte du monde de la nuit nantais, elle en a d’ailleurs révélé les secrets pour Médiacités en 2025. En octobre prochain, elle sortira une quatrième BD sur l’histoire du jury populaire et reviendra sur le projet de loi SURE. Rencontre.

Ana Pich, dessinatrice d'audience et journaliste, au café du passage à Nantes. Photo : Aline Lemaire, le 15/06/2026

Quand Ana Pich pense à son avenir, elle s’imagine davantage dans une jardinerie que journaliste, profession à laquelle elle ne s’identifie d’ailleurs pas tellement. Il y a encore quelques années, seul son Nokia 3310 la reliait au monde, sans aucun réseaux sociaux. Aujourd’hui, la Nantaise d’origine compte presque 15 000 abonné·es sur Instagram et y partage ses dessins et ses coups de gueule.

C’est au détour de ses études de droit que tout commence, Ana Pich arpente les tribunaux qu’elle connaît aujourd’hui par cœur. En parallèle, elle dessine pour elle, partout, tout le temps. Et puis les deux se sont liées : « Dans le cadre de mon master en criminologie, j’ai illustré mon mémoire avec mes dessins », raconte-t-elle à la terrasse du café. Ses recherches sociologique de terrain, axées sur la question des biais dans l’institution judiciaire, et des cycles répétés de violences et de discriminations, rendront nécessaires ses coups de crayons. « C’était plus facile pour moi de dessiner quelqu’un rapidement plutôt que de décrire sa posture, ce qu’il faisait avec ses mains ou ce qu’il disait. Tout s’est fait naturellement. », confie Ana Pich.

Un métier qui s’est imposé

Travaillant en parallèle dans le milieu de la restauration, Ana Pich perd son emploi à cause de la pandémie mondiale. Son diplôme en poche, elle commence ainsi à explorer les débouchés dans le droit mais la désillusion est vite apparue : « Je ne voyais pas comment concilier mes valeurs politiques avec le fait de travailler dans la justice. C’était impossible. » La question du domaine social s’est alors posée, mais encore une fois, la dessinatrice a refusé «  Ce n’était pas cette fois-ci mes valeurs qui étaient en difficulté, mais la part d’impuissance et la maltraitance du travail social. »

C’est dans une jardinerie nantaise qu’Ana Pich termine par s’établir. Mais après la fermeture de celle-ci, elle refuse de retourner dans la restauration. C’est alors à Paris que la Nantaise s’exile : « Ce changement m’a permis de vraiment commencer une carrière de journaliste, dans la presse judiciaire. J’ai obtenu ma carte un an après, en avril 2026. » Une carte qui donne de la crédibilité à son travail et qui protège son statut. Mais son départ vers la capital à également été motivé par un problème qui émergeait à force de côtoyer le tribunal de Nantes : «  Les avocat·es, juges, magistrat·es me reconnaissaient dans les salles d’audience, iels savaient que j’allais dessiner et exposer leurs propos : ainsi leur posture changeaient de facto. » 

Entre-temps, trois bandes dessinées ont vu le jour : « Chroniques de l’injustice ordinaire », en 2023, « Sans foi ni loi », en 2025 et « Garde à vue » en début d’année. Trois BD qui ont pour points communs de vouloir mettre en avant les biais de la justice face « aux justiciables ou aux différentes infractions ». Au travers de ses dessins, Ana Pich souhaite déconstruire le mythe de la nécessité d’« une justice punitive et répressive  », celle-ci n’étant pas si laxiste, voire «  hyper violente pour certain·es  ». Aussi, la dessinatrice compte bien prouver que les affaires médiatisées « sont un microcosme parmi tout ce qu’il se passe  », ce qui rend impossible de tirer une analyse de la justice sur ces affaires-là.

Dessin d’Ana Pich au Sénat, illustrant le débat sur la proposition de loi du plaider coupable criminel. Photo : @ana.pich

Des expériences passées qui nourrissent ses articles

« En tant que journaliste, tu t’intéresses souvent aux milieux que tu connais. » En 2025, une série de trois articles d’investigation pointant le domaine de la restauration nantaise paraît dans Médiacités : Ana Pich les co-signe. C’est en 2012 qu’elle commence à travailler dans ce milieu et elle le côtoiera pendant plus de 10 ans. « Ça me met très en colère, explique la journaliste, j’adorais ce métier mais on est maltraité·es, c’est trop problématique comme milieu. »

Son implication dans ces sujets découle donc de son expérience ainsi que de son militantisme. « On parle aussi de nos modes de consommation. À qui donne-t-on de l’argent ? En allant boire des coups, on va en donner à tel millionnaire, à tel type qui protège des agresseurs, à des patrons toxiques ou des collègues violents. » Si elle ne mesure pas l’impact qu’a eu son enquête, Ana Pich ironise : « Dans ma carrière en tout cas, je ne suis pas prête de re-bosser en restauration à Nantes, ça c’est certain ! »

Une histoire personnelle mise au profit de l’intérêt général

Si sa quatrième BD est déjà en route — et abordera cette fois-ci l’histoire des jury populaires et de la proposition de loi SURE, initiée par le ministre de la justice — Ana Pich pressent que ce métier de journaliste ne durera pas pour elle dans le temps. « Je ne l’ai jamais fait avec plaisir, confie-t-elle. Ça s’est imposé comme une nécessité, une reprise de pouvoir vis-à-vis de mon histoire personnelle avec la justice. » Passer de celle qui a subi cette institution à celle qui trouve les moyens de la dénoncer, telle est sa mission : « Je reste tout aussi impuissante. Mais au moins, j’ai l’impression d’avoir essayé de changer de place. »


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