Dans le cadre de leur série Habiter la Ville, La Librairie de la Petite Gare à Rezé a accueilli Louise Tassin, sociologue, pour présenter son nouveau livre Comme on les enferme, le soir du 4 juin. Une séance de questions-réponses a suivi, animée par des membres de COLERE (Coordination opposée à l’enfermement et à la répression des étranger·e·s) et de l’APSES (Association des professeurs de Sciences Économiques et Sociales). L’événement a été organisé pour discuter de l’impact des CRA (Centres de Rétention Administrative) sur la société et du mouvement anti-CRA, notamment ici, à Nantes.
Louise Tassin, chercheuse de « la normalisation des centres de rétention »
L’intérêt de Louise Tassin pour la politique d’immigration et de son application a commencé lorsqu’elle était étudiante en master. Un jour, elle a vu les arrestations massives d’une quarantaine de personnes sans-papiers, juste à côté de la fac où elle étudiait. Les personnes arrêtées ont ensuite été présentées à deux juges différents, l’un qui a reconnu un vice de procédure dans leurs arrestations, et l’autre qui ne l’a pas reconnu, conduisant à deux issues très différentes : la moitié de ces personnes sans-papiers a été autorisée à séjourner en France, tandis que l’autre moitié a été placée dans un CRA puis expulsée. « C’est ce qui m’a amené à m’intéresser aux questions de migration, d’abord à des collectifs de sans-papiers, puis aux dispositifs de contrôle, et notamment à l’enfermement des étrangers », a-t-elle expliqué.
Son livre Comme on les enferme, paru aux éditions La Découverte en février 2026, fait état de ses recherches alors qu’elle a eu un accès inédit à plusieurs CRAs en France, en Grèce et en Italie. « Je m’intéresse à la normalisation des centres de rétention », a déclaré Louise. « C’est-à-dire que mon objectif n’est pas tant de documenter une fois de plus les atteintes aux droits dont les centres de rétention font l’objet, que de comprendre ce qui les rend possible, de comprendre les conditions d’acceptabilité, de possibilité de ces violences. »
Dans Comme on les enferme, Louise se concentre principalement sur la main-d’œuvre quotidienne qui gère et soutient les CRAs. Ses conclusions montrent que les entrepreneurs privés, en particulier les travailleur·euses également immigrant·es, jouent un rôle important dans les opérations quotidiennes des CRAs. « C’était une surprise de voir à quel point ce rôle était important », a-t-elle déclaré. « Et donc, je questionne dans mon livre ce que cette externalisation fait aux conditions d’enfermement, ce qui se joue en termes de transparence ou non des dispositifs, en termes de partage des responsabilités. »
Le but de son livre, explique-t-elle, est « au-delà de la question des conditions matérielles, des atteintes aux droits, questionner plus largement la question de la pertinence et de la légitimité du recours à l’enfermement des étrangers. »
Une rencontre utile pour les Nantais·es qui luttent
Des dizaines de personnes se sont rassemblées jeudi soir à La Librairie de la Petite Gare pour écouter Louise Tassin discuter de son travail. La conversation était animée par Julien Pongerard, sociologue et membre de l’APSES, qui a posé des questions sur les intérêts, les méthodes et les découvertes de la chercheuse.

« Ce que je trouve intéressant avec le sujet du CRA à Nantes, dit Julien, c’est justement quand on voit un peu tous ces effets, se demander à quel point on accepte ça ou pas, ce que ça dit de la société dans laquelle on est. » Il a ajouté qu’il était également intéressant de voir « à quel point est-ce que, dans le collectif, il agrège des gens qui viennent pour des raisons assez différentes. Et ça me semble vraiment important de montrer comment est-ce qu’on peut réfléchir, comment on peut fédérer plein d’acteurs autour d’un même sujet. »
La diversité des acteurs du mouvement anti-CRA à Nantes a été pleinement mise en valeur lors de l’événement, notamment lors de la séance de questions/réponses après les échanges de Louise et Julien. Les promenades publiques à travers le potentiel futur chantier de construction du CRA ont été mentionnées, ainsi qu’une pétition sur son impact environnemental. Des questions ont été posées sur les actes de violence, commis par les agents chargés de l’application de la loi. Revenant sur les coulisses de l’enquête, le public a été interloqué par les malentendus administratifs qui ont conduit Louise Tassin à pouvoir accéder aux installations du CRA.
Lire aussi
Marcher pour ne pas enfermer : des balades nature contre l’installation d’un CRA
Le discours de Benjamin Cuena, membre de COLERE, à clôturé la soirée en pointant l’importance du travail collectif antiraciste et d’événements comme celui-ci. « Je pense que le gros intérêt de ce genre d’événements, dit Benjamin, c’est que ça donne énormément de force aux discours et aux arguments, avec un point de vue qui n’est pas une démarche militante, mais celle d’une chercheuse, scientifique et objective. Je trouve qu’on ressort avec encore plus l’envie de se battre pour ce projet, et encore plus la conviction que c’est un combat qui est légitime. »
Mais Benjamin n’a pas tardé à souligner l’une des limites d’un événement aussi spécifique. « La plupart des gens qui se retrouvent ce soir, à La Librairie la Petite Gare de Rezé, sont déjà des gens convaincus », dit-il. Mais cela ne veut pas dire que la soirée ne sert à rien. « Je pense que l’important, l’intérêt, c’est de permettre de donner des outils aux gens convaincus, pour pouvoir convaincre ceux qui ne le sont pas. »
Pour les personnes déjà convaincues (ou pas encore), COLERE ne se limite pas aux soirées pédagogiques. Leur prochain événement, une soirée de vélo techno organisée en partenariat avec Vélo Boom Boom, aura lieu le 27 juin au soir, afin de récolter des fonds pour l’association.




