Au château des ducs de Bretagne, art contemporain et histoire dialoguent à nouveau pour réinterroger l’héritage colonial. Du 8 mai au 8 novembre 2026, une quatrième édition de l’exposition s’ouvre aux Nantais·es, qui y découvriront deux artistes de part et d’autre de l’Atlantique : la Brésilienne Rosana Paulino et le Sénégalais Omar Victor Diop. À leurs œuvres s’ajoute le travail d’une historienne béninoise, Lylly Houngnihin, dont une dizaine de textes attachés à des objets du parcours permanent interpelleront les visiteur·euses. L’opportunité pour ces dernier·ères de « décoloniser leurs imaginaires », explique la commissaire d’exposition Krystel Gualdé.
Incarner les oublié.es de notre histoire
Selon l’historienne, rendre parlants des sujets aussi durs que ceux du colonialisme et de l’esclavagisme implique de les incarner réellement. De donner vie aux « individus effacés de l’histoire écrite de nos sociétés ». « Les mémoires collectives sont souvent sélectives », déplore Omar, qui se consacre depuis 15 ans à l’autoportrait. C’est une pratique autobiographique qu’il détourne, puisqu’il n’est pas vraiment question de se représenter soi‑même. Dans ses séries de photographies Diaspora et Liberty, il choisit plutôt de prêter ses traits à différents personnages historiques passés à la trappe. Y figure par exemple Jean-Baptiste Belley, esclave qui a racheté sa liberté avant de s’engager pour l’indépendance américaine, la Révolution française ou encore la lutte abolitionniste.

C’est également ce que fait Rosana Paulino, dont l’œuvre en hommage aux femmes victimes de la traite négrière et à leurs descendantes tente de repersonnifier ces dernières. Krystel mentionne notamment un travail sur le cheveu, puisque les esclaves étaient tondues de force (une particularité de l’artiste est d’ailleurs son fort « attachement au corps »), ou encore sur le prénom féminin. Deux marqueurs historiques, symboles de la façon dont les communautés esclavagisées ont été dépossédées de leur identité, déshumanisées. Une manière de leur rendre leur individualité, de matérialiser ces plus de cinq millions de femmes déportées d’Afrique. De signifier que chacune a existé en chair et en os, que chacune était dotée d’un prénom.
Une mémoire ancrée dans le présent
« Il y a dans l’histoire des choses qui nous permettent de comprendre le présent, et je l’espère, de penser à un futur où tout le monde a sa place », confie le photographe sénégalais. Cette exposition, c’est une « invitation à un voyage entre passé et présent », s’émerveille la directrice scientifique du musée. Voyage qui vise à « inscrire cette histoire longue dans le réel, comprendre ce qu’elle a créé dans le temps et ce qu’elle continue de créer aujourd’hui ». Et c’est pour ancrer la mémoire de l’esclavage dans l’actualité que les deux artistes incorporent des symboles contemporains dans leurs œuvres. Pour Omar, il s’agit de l’imagerie du football, présente dans toute sa série Diaspora. Quant à Rosana, elle a par exemple fait le choix d’utiliser des prénoms féminins actuels et des cheveux en matière synthétique.

Certaines œuvres résonnent avec des problématiques encore très présentes dans nos sociétés, comme la violence à laquelle font face les femmes racisées. En 2009, l’Organisation Internationale du Travail décrivait le Brésil comme étant « de loin le plus grand employeur de travailleurs domestiques » au monde. Parmi eux, on trouve principalement des femmes noires : « une travailleuse sur six est actuellement employée comme travailleuse domestique au Brésil, avec une proportion encore plus élevée chez les travailleuses noires », indique l’étude de l’OIT. Le travail de Rosana tisse un lien entre ces employées, arrachées à leurs enfants pour travailler six jours sur sept pour d’autres familles, et les esclaves travaillant comme nourrices dans le Brésil colonial.
Vers une auto-décolonisation des musées ?
« Ici, vous êtes dans un musée dont les collections ont été constituées par les descendants des acteurs de la traite atlantique », note Krystel. En effet, l’institution doit ses objets à l’ancien musée des Salorges, créé dans les années 1920. « Il y avait une certaine fierté autour de l’histoire coloniale, poursuit-elle, nous sommes les héritiers de ces collections complètement orientées ». Pour cette spécialiste de la traite atlantique, décoloniser ce patrimoine est « plus qu’une nécessité » de nos jours. « Je ne dis pas que c’est facile, que tous les musées sont en train de le faire, précise-t-elle, mais il y a une volonté, portée par beaucoup d’historiens et de conservateurs, de rééquilibrer les récits ».
Pour aller plus loin
– Exposition Expression(s) décoloniale(s) #4 du 8 mai au 8 novembre 2026, château des ducs de Bretagne




