Santé mentale à Nantes : Une détresse subie « de plus en plus jeune »

En avril dernier, la Fédération hospitalière de France (FHF) présentait un nouveau rapport alarmant sur la santé mentale des jeunes et notamment des femmes avec une hausse significative des hospitalisations pour tentative de suicide. À Nantes, un constat similaire est à déplorer.

Dr Rachel Bocher, cheffe du service Hospitalier de Psychiatrie du CHU de Nantes. Photo : Rachel Bocher

«  Il y a une augmentation très nette d’un malaise chez les jeunes qui se concrétise, pour les jeunes filles, souvent sous la forme de tentatives de suicide » explique Dr Rachel Bocher, cheffe du service de psychiatrie du CHU de Nantes et présidente de l’Intersyndicat national des praticiens hospitaliers.

La Fédération hospitalière de France (FHF) alerte dans son dernier rapport sur la hausse des hospitalisations en lien avec une tentative de suicide notamment chez les jeunes filles de 10 à 14 ans avec une explosion de 118 % sur les cinq dernières années. Une donnée plus que préoccupante alors que pour la deuxième année consécutive, la santé mentale est consacrée Grande cause nationale. À Nantes, d’après la Dr Bocher, l’augmentation notable depuis 5 ans des patient·es entre 14 et 16 ans, au service psychiatrie reflète ce constat : « C’est de plus en plus jeune, alors qu’on avait rarement des adolescent·es avant 16 ans. », précise-t-elle. D’après l’Organisation Régionale de la Santé (ORS) Pays de la Loire, « pour les deux sexes, l’évolution des taux régionaux est similaire à celle observée à l’échelle nationale. »

Un malaise globale, une expression genrée

Pour la docteure Bocher, ce malaise est généralisé mais s’exprime différemment selon les genre : « Les jeunes filles demandent de l’aide plus facilement, ou l’expriment à travers des angoisses, des malaises au niveau de la scolarité ou sous la forme, malheureusement, de tentatives de suicide souvent médicamenteuses. » Parallèlement les jeunes garçons, beaucoup plus silencieux, se mettent plus facilement en retrait. Rachel Bocher insiste sur les troubles du comportement « agressifs ou addictifs » qui traduisent une « détresse profonde ».

Cette période de construction identitaire aussi bien affective, sociale que professionnelle rend tout un chacun plus « vulnérable aux facteurs environnementaux » et cette fragilité s’inscrit dans une période particulièrement mise à mal par les crises climatiques et financières, les guerres, le tout entraînant «  une absence de visibilité sur leur avenir, même sur leur présent. »

Une offre associative essentielle à Nantes

D’après Guillaume Baudouin, directeur de Solipsy, association de solidarité qui lutte contre l’isolement, qui agit pour la prévention du suicide et la promotion de la santé psychique de chacun·e, Nantes a un «  retard structurel, causé par un manque de pédopsychiatres, de structures de soins », en comparaison à d’autres villes françaises. En revanche, le psychologue salue tout de même l’offre associative importante dont bénéficie la Cité des Ducs et la réelle implication de la Mairie sur cette thématique : « La ville de Nantes nous soutient depuis 2022 sur une consultation de 18-25 ans qu’on a montée ensemble. En parallèle, la Mairie va ouvrir la maison de l’enfant en septembre, qui va être dédiée à la santé mentale des plus petit·es. » Cette volonté territoriale n’est cependant pas suffisante « pour combler les besoins  ».

Dr Rachel Bocher note tout de même l’ouverture au sein de son service de l’unité PHILAE, en septembre 2025. Cet espace, composé de huit lits, spécialement dédié aux adolescent·es, fonctionne en trois temps : « Un premier pour l’apaisement de la crise, un second pour évaluer l’état clinique, et enfin, une orientation personnalisée sur un parcours de soins ».

« Agir tôt pour soigner mieux »

Si la cheffe du service psychiatrie voit une accentuation notable, depuis 5 ans, du nombre d’entrée des plus jeunes entre 14 et 16 ans, elle ne désespère pas pour autant : « Même si l’adolescence est une période à haut risque, on peut changer la trajectoire de ces jeunes au niveau affectif. On peut remettre du sens dans leur vie. »

Ainsi, missionnée par le ministère de la Santé, Rachel Bocher a remis en début d’année un rapport de 10 mesures concrètes pour répondre à l’urgence nationale pour le repérage et l’intervention précoce en santé mentale. Dedans, la psychiatre propose d’établir une cartographie à l’échelle des territoires, des ressources et partenaires impliqués dans le repérage et les soins pour les jeunes, avec un centre national ressource dans le but de « mailler le territoire ». La formation des acteur·ices à ces pratiques d’intervention est nécessaire pour les personnes au contact des adolescent·es (dans les collèges, lycées, les médiateurices socio-culturels, les infirmier·es, les psychomotricien·nes, les kinésithérapeutes, …). En plus, le rapport incite à changer les pratiques à l’échelle territoriale, pour obtenir une gradation des soins avec «  une première ligne dans laquelle il y a les premières consultations et la seconde avec des unités d’hospitalisation », précise la docteure. Afin de coordonner les différents niveaux, des « case manager  » pourraient servir à «  suivre les patients et éviter les discontinuités ». La mise en place de ces mesures, loin d’être utopistes, nécessitent cependant les financements pérennes et pluriannuels de l’État.

Un enjeu de santé publique majeur

«  Les jeunes sont les adultes de demain, et ça pose des questions sur la parentalité.  », ajoute docteure Bocher. Pour elle, si une baisse de la fécondité est réelle en France, c’est entres autre que les « jeunes vont mal ». Les décrochages scolaires, universitaires, professionnels et les conduites à risques qui découlent de ce mal-être impacteront tous les pans de notre société. Comme Guillaume Baudouin, Rachel Bocher est unanime : il faut déstigmatiser les problématiques liées à la santé mentale, « toujours accorder de l’importance à quelqu’un, à ces jeunes qui vont mal. Il ne faut ni banaliser, ni minimiser. »


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