Militantisme et futurs désirables : « On ne peut plus être juste dans l’alerte »

Jeudi 29 octobre, jour d’ouverture de l’édition 2026 des Utopiales, festival international de science-fiction se déroulant à la Cité des Congrès à Nantes. La conférence Militantisme et futurs désirables, animée par Modiie en présence de trois autrices, venait s’ancrer dans le thème de l’année orienté sur les perspectives d’avenir.

Conférence "Militantisme et futurs désirables" au sein du CIC Ouest aux festival des Utopiales à Nantes. De gauche à droite : Modiie, Chloé Chevalier, Lucie Heder et Christiane Vadnais. Photo : Ari Bouyssonnie, 29/10/2026

Autour d’une table ronde animée par Modiie, les autrices Chloé Chevalier, Lucie Heder et Christiane Vadnais partagent leur vision de la lutte pour l’avenir au travers de la littérature. Au sein de la salle de cinéma du CIC Ouest, les trois autrices se livrent sur leurs parcours littéraires et leurs sorties récentes. Au delà du ciel pour Chloé Chevalier, Les ressources naturelles pour Christiane Vadnais et La Grande Verdure pour Lucie Heder. Toutes les trois partagent une vision commune d’une révolution différente de celles qu’on a admirées par le passé dans des space opera épiques avec des batailles à succès tels que Star Wars ou Star Trek. Ici, on trouve des personnages militants plus humains, avec des faiblesses et une fatigue. Le contexte géopolitique actuel fait que la lutte se manifeste d’une autre manière, « on ne peut plus être juste dans l’alerte, on s’attaque à dépeindre ce qui est après », ajoute Chloé Chevalier.

Modiie lors d’une interview au festival des Utopiales. Photo : Ari Bouyssonnie, 29/10/2026

Quelques heures après la conférence, la vidéaste Modiie accorde de son temps pour parler de son expérience en tant que modératrice de la rencontre. Chroniqueuse pour le journal indépendant Blast, elle anime deux émissions. Contraste(s), sur la vulgarisation des sciences sociales, et La Débauche, axée sur le monde du travail. Le partenariat entre Blast et les Utopiales a permis d’envoyer plusieurs intervenant·es de Planète B, l’émission science-fiction du journal. Modiie met un contraste entre son contenu et la littérature. « La fiction c’est beaucoup plus fort que la vulgarisation pour faire passer des choses, pour poser des questionnements. »

Les héro·ïnes des œuvres des trois autrices s’inscrivent dans la démarche d’un militantisme que Christiane Vadnais décrit comme « Je prends les choses en main et je fais quelque chose de bien. » Dans une salle à part de la conférence, Chloé Chevalier ajoute « Si on est un bon militant qu’en étant pur sur absolument tout, ça décourage de s’engager dans quoique ce soit. » La lutte incessante est épuisante, elle doit être rendue accessible et désirable pour tous, et ce sans la culpabilité de ne pas pouvoir y donner 100 % de son temps et énergie. Ses protagonistes vont donc à l’encontre de cette pureté militante. Elle ajoute également que « la bienveillance et la gentillesse sont des actes de résistance quand le monde devient cynique, nihiliste et brutal. » Pendant ce temps, Christiane Vadnais affirme que « le monde du travail est un monde où on peut militer ». Elle continue sur le sujet du productivisme et de la recherche d’une lumière dans l’obscurité : « Je peux aimer ce monde brisé comme je peux aimer mon corps épuisé par le monde professionnel. »

Le militantisme au service de la science-fiction

Si « le présent est indésirable », comme l’exprimait Modiie pendant le panel, Chloé Chevalier imagine un futur où l’humanité est forcée de limiter ses ressources dans son utopie Les Essaims publiée chez Robert Laffont. La science-fiction est remplie de sous-genres, et l’autrice classifie son œuvre dans celui du solarpunk, « la réussite d’une transition écologique dans un avenir plus vert ». Dans son roman, les habitant·es vivent pendant 50 ans sur une planète, pour laisser la nature de la précédente se régénérer, avant de déménager. « Toute activité tourne autour de la prochaine rotation », clarifie-t-elle lors de la conférence. L’autrice souhaite « se réapproprier ce symbole capitaliste de la conquête spatiale » récemment vu comme un progrès et une avancée technologique pour une population aisée.

Son récent roman Au delà du ciel (2026) montre un sous-genre axé spécifiquement sur la lutte, le hopepunk : «  La résistance est désirable quelqu’en soit le résultat. » Les protagonistes militants y perdent leur combat, pourtant, iels sont soulagé·es que ce soit enfin terminé. Christiane Vadnais approuve cette idée pendant la conférence, « parfois on atteint notre utopie mais on est malheureux quand même. » Le militantisme est nécessaire mais le résultat n’est pas forcément bénéfique pour celleux qui l’ont mené.

Chloé Chevalier lors d’une interview au festival des Utopiales. Photo : Ari Bouyssonnie, 29/10/2026

Pour Lucie Heder, « La science-fiction nourrit les luttes sur le terrain. » Pourtant, elle explique une « grande tension entre la littérature et le militantisme. » Les deux se répondent. L’autrice, également jardinière, élabore sur le fait que la littérature est une activité solitaire tandis que le militantisme est quelque chose qui se fait en groupe, avec une certaine organisation.

La question du processus créatif se pose du fait de l’état du monde actuel. Chloé Chevalier explique : « Être écrivaine, c’est pas juste écrire, c’est les moments où on réfléchit. » Pour prendre l’exemple des canicules de cet été, ce fut pour elle un moment de réflexion sur le futur et comment le représenter. Souriante, Modiie raconte en face à face qu’elle est « contente de voir que la littérature se pose des questions politiques ouvertement au lieu de prendre le parti pris de ‘on est des artistes, on est au dessus de ça’. » Pour la vidéaste, « peu de gens choisissent leur travail aujourd’hui, on a une chance très particulière et il faut être au courant qu’on a cette chance et savoir l’utiliser correctement […] essayer de mettre en lumière des choses pas trop visibles habituellement, on a un peu un rôle à jouer aussi je pense. »


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