À quelques pas de la gare sud de Nantes, chaque jour, les bénévoles – exilé.es ou non – cuisinent ensemble entre 150 et 200 repas qui seront distribués aux personnes précaires le soir même. Dans la cour de L’Autre Cantine, les préjugés tombent au fil des rencontres. Ici, chacun·e trouve une place, loin des clichés sur l’immigration souvent relayés dans les médias traditionnels.
En collaboration avec Armel Bihan. Extrait du reportage audio diffusé lors de l’émission spéciale des médias Prun’, Jet FM et Fragil : “DÉbanalisons l’extrême-droite” le 10 mars 2026.
Sortir de l’isolement et de la violence de la rue
« Vivre vraiment en tant qu’immigré, sans situation, c’est très dur, c’est très difficile. Tout le temps, on se fait contrôler », confie Issa. Originaire d’Afrique de l’Ouest et arrivé à Nantes en 2019, il raconte aussi la violence du quotidien : « Quand tu vis dehors, tu es exposé. J’ai été attaqué, bastonné, blessé. » Pour celui qui a fait l’expérience du gymnase de Beauséjour et d’une grande précarité, l’association est un refuge : « L’Autre Cantine, c’est ma maison. »
Dès son arrivée, il rejoint L’Autre Cantine et y devient cuisinier par passion : « Parce que pour moi, un cuisinier, ce n’est pas un métier, c’est la vie. » S’il est vrai que cette activité n’est pas rémunérée, elle lui permet d’avoir de quoi manger honnêtement, mais pas seulement : « Faire du bénévolat, c’est vraiment quelque chose de bon. Grâce à ça, je m’exprime pas mal aujourd’hui en français. » Son investissement dans l’association lui a également apporté des tuteurs, qui l’hébergent, et de nombreux contacts associatifs.
« J’étais dans le besoin, mais enfin j’ai oublié mon cas. »
Bakary, dit « Booba », a lui aussi découvert l’association dans un moment d’urgence. « Je dormais dehors jusqu’à ce que je découvre L’Autre Cantine », explique-t-il. Arrivé fin 2019 du Sénégal, en pleine crise de Covid, isolé et sans ressources, il se souvient : « Un jour, on m’a indiqué qu’il y avait une association qui était à la gare sud. Je voyais qu’il y avait des familles érythréennes qui étaient dehors et on cherchait des matelas et tout. Je suis venu, j’étais dans le besoin, mais enfin j’ai oublié mon cas. Je suis venu donner un coup de main comme tout le monde. »
Aujourd’hui encore, il cuisine plusieurs fois par semaine. « Ça ne me fait que du bien le fait d’aider. » Au-delà de l’aide matérielle, il insiste aussi sur l’accueil reçu : « À Nantes, je ne vois que des grands cœurs. »

Changer de regard sur les étranger·ères
Pour Solange, l’engagement a été un moyen de retrouver une utilité sociale : « Quand je suis arrivée, je ne travaillais même pas. Et ça m’a beaucoup aidé à avoir une activité qui puisse me faire sentir un peu plus utile. » Après un an et demi en cuisine, elle s’occupe désormais du free-shop de l’association, un espace de dons de vêtements et de produits d’hygiène, situé à l’étage.
Face aux discours stigmatisants, elle réagit : « Souvent les gens disent que c’est à cause des étrangers que la France est un peu gâtée, parce qu’il y a trop de délinquance. Moi, je n’y crois pas trop parce qu’au sein des étrangers, il y a toujours des gens bien qui ont envie de travailler. » Aujourd’hui régularisée, son parcours administratif, marqué par la procédure Dublin (procédure européenne visant à désigner le pays chargé d’examiner une demande d’asile, qui est souvent le premier pays d’entrée dans l’Union européenne), rappelle la complexité des trajectoires. Un jour, « la police m’a arrêtée en disant que je devais être envoyée au Portugal », raconte-t-elle.
Du côté des bénévoles, l’expérience est tout aussi bénéfique. Garance, qui a pu tester tous les postes de l’association, décrit une découverte humaine : « Moi, quand je suis arrivée, je ne connaissais pas du tout les conditions des exilé·es en France. » Elle souligne l’importance des échanges directs : « J’ai tout de suite bien aimé cette proximité avec les gens que je n’aurais peut-être jamais rencontrés. » Et face aux représentations médiatiques : « Ce qu’on peut entendre : beaucoup d’ignorance. À L’Autre Cantine, on peut se parler plus facilement et comprendre pourquoi les gens sont partis de chez eux. »

Des perspectives d’avenir limitées
Créée en 2018 pour répondre à l’urgence d’un campement de plus de 500 exilé·es au Square Daviais, l’association fonctionne aujourd’hui grâce à la récupération d’invendus et à une mobilisation bénévole quotidienne. Sans condition d’accès, elle distribue des repas chauds à tous·tes celles et ceux qui en ont besoin.
Mais au-delà de l’aide alimentaire, c’est un espace d’inclusion qui se construit grâce au bénévolat. « Quand tu arrives, quand tu es immigré, c’est la meilleure manière de t’intégrer », résume Issa. Sa demande d’asile n’ayant toujours pas abouti, il aimerait trouver un travail. « Mais aucun patron ne peut t’engager si tu n’as pas ta situation », explique-t-il, tout en relevant la situation ubuesque : « Pour un contrat, il faut un titre de séjour. Pour un titre de séjour, il faut un contrat. »
Alors, dans un contexte d’élections municipales, il lance un appel aux élu·es : « On est des humains, nous aussi. Revoyez la situation des sans-papiers qui sont à Nantes, qui sont partout en France d’ailleurs. Ce ne sont pas que des délinquants. »
INFOS PRATIQUES
La version audio du reportage a été diffusée lors de l’émission spéciale des médias Prun’, Jet FM et Fragil : “DÉbanalisons l’extrême-droite” du 10 mars 2026 disponible en podcast.
- Journée et soirée de soutien en faveur de L’Autre Cantine & du Watizat Nantes,
samedi 28 mars 2026, de 14h à 19h à la Générale (entrée libre) - L’Autre Cantine




