« Avant de connaître les gens du collectif, je n’avais aucun ami gros. » Derrière la création récente du Fat Collectif Nantes, il y a d’abord des parcours intimes et un sentiment d’isolement. Cléo, 34 ans, est l’une des premières personnes à avoir rejoint l’initiative, et résume : « ça fait des années que je subis de la grossophobie parce que je suis une personne grosse ». De son côté, Marion cherchait également des personnes ou groupes auxquels se rallier. « Des groupes, il y en avait sur le territoire » mais « plus vraiment vivants » ou seulement « soutenants » et « dépolitisés », déplore-t-elle.
Un besoin de faire communauté
Un constat commun émerge : il est difficile de « faire collectif » dans une société où la grosseur est largement stigmatisée. « Dans notre culture actuelle, la grosseur, c’est plus une honte, c’est plus quelque chose dont on veut se dégager », analyse Marion. Certaines personnes hésitent même à participer à des événements entre pairs, de peur d’être associées à une identité qu’elles cherchent à fuir. Dans ce contexte, inviter à « se rassembler pour exprimer un droit à exister » relève du défi, précise Marion.
Pour iels, le déclic s’est produit il y a un an, lors d’une rencontre organisée par l’association Pour une M.E.U.F., réunissant soignant·es et soigné·es autour de la question des discriminations médicales : « Tout à coup, je me suis retrouvée avec plein de gens gros dans ma vie. C’était génial ! », se souvient Cléo.
Des connexions se créent, Cléo y rencontre notamment Marion et trois autres personnes qui constituent aujourd’hui le collectif. D’autres rejoindront l’initiative via des rencontres militantes ou les réseaux sociaux. Aujourd’hui le Fat Collectif Nantes compte une dizaine de membres.

Sortir des discours stigmatisants axés sur la santé
Le Fat Collectif Nantes se distingue par sa volonté de politiser la question. Là où d’autres groupes proposent surtout du soutien entre personnes concernées, ses membres souhaitent aller plus loin. Leur objectif : « se dégager du discours habituel sur la grosseur » qui pathologise leurs corps et des « éléments de langage habituels, comme “lutte contre l’obésité” ».
Le Fat Collectif remet en question le concept même d’obésité, un terme issu de la sphère médicale, qui a décrété que « la grosseur était une maladie au seul titre qu’elle était le risque d’autres maladies. » Pour le collectif, cette approche entretient des confusions entre corrélation et causalité, et surtout, contribue à des discriminations très concrètes envers les personnes grosses dans l’accès aux soins. L’inadaptation des équipements médicaux ou certains biais des professionnels ont des conséquences directes sur leur santé et parfois leur pronostic vital.
Cleo, pour qui le cyclisme est une passion, rapporte un sentiment d’injustice et d’oppression parmi les membres du collectif quand « toi, tu n’es pas en mauvaise santé, tu es juste gros·se », et l’envie de crier au monde : « Je suis bien, lâchez-nous le gras ! »
En réalité, « c’est difficile d’être exhaustif sur ce qui mène à la grosseur », révèle Cléo. La situation pondérale est multifactorielle. Une enquête du gouvernement britannique réalisée en 2007 liste plus de 100 facteurs systémiques et individuels contribuant à la grosseur. Parmi eux, la génétique, mais aussi l’accessibilité à de la nourriture non transformée, le temps de travail, le niveau de stress, ou encore l’accès à une activité physique…

Un sentiment de rejet global par la société
Au quotidien, la grossophobie ne se limite pas aux regards méprisants ou aux insultes : « C’est omniprésent. C’est dans la vie intime comme publique », rappelle Marion. Les exemples sont nombreux : sièges inadaptés dans les lieux culturels, difficultés d’accès aux soins, matériel médical insuffisant, ou encore refus implicites dans certains espaces.
« Petit à petit, ton espace social diminue
au fur et à mesure que tu grossis. »
« Je pense que quand on est une personne mince, on a du mal à se rendre compte. Mais concrètement, dans la vie de tous les jours, ça fait que tes amis vont au cinéma, ou au théâtre, et toi tu n’y vas pas. Petit à petit, ton espace social diminue au fur et à mesure que tu grossis », explique Cléo.
Au-delà de l’accessibilité, c’est la dignité même de l’individu qui vient à être questionnée, précise Cléo : « Quand tu es rejeté·e de manière basique parce que tu ne peux juste pas accéder à l’espace, tu as l’impression qu’on ne veut pas de toi, finalement. Et ça impacte énormément la valeur que tu te donnes en tant qu’être humain dans la société. »

Défendre le droit à la dignité pour toutes et tous
Face à ces réalités, le collectif revendique une approche globale : « On a envie de lutter sur plein de fronts ». La grossophobie est partout : prise en charge médicale, accessibilité, culture, transports, parentalité, vieillesse, représentation médiatique… « Il n’y a pas un champ de l’existence qui soit préservé », souligne Marion avant de rappeler que « pour les personnes grosses qui le sont depuis l’enfance, il faut arriver à mesurer qu’elles ont grandi avec absolument tous les êtres qui les entourent qui leur ont dit que c’était une erreur d’être comme elles étaient ».
Parmi les projets envisagés : bourse aux vêtements, groupes de parole, activités sportives collectives, interventions dans les espaces scolaires… Le collectif souhaite aussi travailler avec des lieux publics pour améliorer l’accueil des personnes grosses, ou proposer des événements culturels et conviviaux, en mixité choisie ou non. « On part tellement du niveau zéro, qu’on aurait des actions à faire pour toute une vie », souligne Cléo.
Mais au fond, l’enjeu dépasse les seules actions concrètes. Il s’agit aussi de changer les représentations. « Finalement à chaque fois on se retrouve à expliquer pourquoi les personnes grosses devraient être considérées comme humaines. » Une phrase qui résume, à elle seule, l’ampleur du combat.
Le Fat Collectif espère recruter de plus en plus de monde pour avoir, à terme, les moyens de se structurer en association et de mener ses nombreux projets. La soirée de lancement organisée ce samedi 4 avril aux Impertinant·es devrait permettre d’agrandir la communauté. « C’est le moment ou jamais de s’y associer » que vous soyez gros·se ou pas, invite Marion. Avec une ambition simple : faire communauté et ouvrir un espace où chacun peut exister sans avoir à se justifier. « La dignité c’est pour toutes et tous, point barre. »
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