29 novembre 2025

Au Concorde, « on ne fait pas que projeter un film, on crée du lien »

Le mercredi 5 novembre, le Concorde a organisé une journée entière dédiée au dialogue, à la transmission et à l’engagement citoyen. À l’occasion de la venue du réalisateur Thomas Ellis pour l’avant-première de son documentaire « Tout va bien », le cinéma indépendant nantais a invité des scolaires, des critiques en formation et des associations.

Au Concorde, « on ne fait pas que projeter un film, on crée du lien »

29 Nov 2025

Le mercredi 5 novembre, le Concorde a organisé une journée entière dédiée au dialogue, à la transmission et à l’engagement citoyen. À l’occasion de la venue du réalisateur Thomas Ellis pour l’avant-première de son documentaire « Tout va bien », le cinéma indépendant nantais a invité des scolaires, des critiques en formation et des associations.

« La médiation, ça crée l’événement, ça crée le souvenir », estime Maureen Beaumont, médiatrice au Concorde. À l’occasion de l’avant-première de Tout va bien, le documentaire de Thomas Ellis consacré aux mineurs en exil, le cinéma nantais indépendant a invité des lycéen·nes, des futur·es critiques formé·es par le Concorde, des associations et le grand public. Une ambition : faire du film un point de contact entre des univers qui ne se croisent pas toujours.

Tout va bien suit le parcours de cinq jeunes exilé·es qui arrivent à Marseille et se battent pour s’insérer socialement et professionnellement. Selon son réalisateur Thomas Ellis, ce film n’a pas été pensé comme un « outil » au moment de sa création, mais comme un documentaire « de sensations ». Conçu pour la salle, il veut susciter émotions et discussions. Ce n’est qu’après coup que naît l’outil pédagogique : un dossier complet (disponible gratuitement), réalisé avec des enseignants, le distributeur Jour2Fête et France Terre d’Asile, permettant aux professeurs d’aborder en classe les thématiques que le film laisse volontairement hors champ.

Thomas Ellis a participé à plus d’une trentaine d’avant-premières en France. Déjà près de 10 000 collégien·nes et lycéen·nes ont répondu présent·es pour découvrir le film avant sa sortie le 7 janvier 2026. Le réalisateur reconnaît la particularité de ces rencontres : « les jeunes réagissent, posent toutes les questions possibles », parfois avec une spontanéité que les adultes n’ont plus.

Faire du politique un choix éditorial

Médiatrice jeune public, Maureen Beaumont rappelle que le Concorde est identifié et se revendique comme engagé. Le public y retrouve une programmation très ouverte aux documentaires sociaux et aux films peu visibles ailleurs. Ce cinéma diffuse près de 400 à 450 films par an, dont certains ayant une diffusion dans moins de 20 salles en France. « Notre rôle, c’est de défendre des films qui, sans une salle comme la nôtre, seraient invisibles. Et de fédérer autour de sujets sociaux et citoyens », détaille la salariée du Concorde en poste depuis bientôt une dizaine d’années. Ce cinéma indépendant organise près de 200 séances accompagnées de médiation par an, avec une diversité d’œuvres « de Star Wars à un documentaire de trois heures en noir et blanc », résume Maureen.

Médiatrice jeune public, Maureen Beaumont est salariée depuis bientôt 10 ans au Concorde. Photos : Amandine Masson et Armel Bihan

Cette fois-ci, la programmation au Concorde n’était pourtant pas certaine d’aboutir. Lorsque Thomas Ellis a contacté l’équipe du cinéma pour annoncer sa venue à Nantes début novembre, le programme de la semaine était déjà établi et particulièrement chargé. Touché par le thème et les valeurs portées par le film, le Concorde a réussi à lui faire une place. « C’est assez rare d’avoir des films de cinéma qui parlent de migrants et qui montrent, sous cet angle-là, la question de la migration à travers des jeunes. On s’est dit qu’il était important d’animer des séances scolaires là-dessus, qu’il était important de transmettre ce que transmet le film », souligne Maureen. Ainsi, le Concorde a organisé la journée en trois séquences, chacune adressée à un public différent.

Les jeunes publics en action

Tôt dans la matinée, les élèves ont découvert Tout va bien, avant un échange long et dense avec Thomas Ellis. Deux séances sont programmées pour plusieurs classes de deux lycées nantais, Nelson Mandela et Sacré-Cœur-La Salle. Pour Maureen, c’est précisément ce que cherche le cinéma : créer du lien entre une œuvre et un public qui n’y serait pas venu seul. « Les scolaires, c’est un public exigeant, mais tellement spontané. Et c’est notre rôle d’aller les chercher. »

À l’issue du film, les élèves posent des questions simples, directes. « Comment filmer ces jeunes ? » « Pourquoi eux ? » « Qu’est-ce qu’ils deviennent ? »

En fin d’après-midi, les Pipelettes du Concorde entrent en scène. Créé en 2021, ce dispositif regroupe cette année une dizaine de jeunes de 15 à 25 ans. Souvent perçu comme un simple « groupe jeunesse du cinéma », les Pipelettes sont en réalité un atelier de prise de parole, où l’apprentissage passe par la rencontre directe avec les cinéastes. Iels étaient quatre à interroger Thomas Ellis. « Bonjour, nous sommes les Pipelettes du Concorde… On est un dispositif de jeunes qui réalise des critiques, des podcasts, des interviews de films vus en avant-première. On a beaucoup de questions à vous poser », ouvrent-iels, caméra en main, assumant pleinement leur place d’interlocuteur·ices légitimes.

Leur échange avec le réalisateur dépasse la simple curiosité. Iels questionnent notamment son parcours, puis creusent les intentions de mise en scène, les choix esthétiques, la façon de filmer les adolescents au plus près. « Pourquoi ce film ? » « Pour qui ? » « Comment rencontre-t-on un jeune migrant ? » « Comment écrit-on un documentaire où presque rien n’est écrit ? » « Quelle place pour la fiction dans le réel ? » « Comment travaille-t-on le son, la musique, la sensation ? » Au fil des réponses, les Pipelettes explorent l’éthique du tournage, la relation avec les jeunes filmé·es, l’enjeu des ateliers artistiques, le rôle de la musique composée avec l’orchestre de l’Opéra de Marseille, jusqu’à l’équilibre entre réalité filmée et construction sonore.

Mathys, Méline et Léonard interrogent Thomas Ellis, pendant qu’Odessa réalise le montage.

Le soir, une avant-première citoyenne

Le soir, les associations – comme SOS Méditerranée, France terre d’asile ou la Croix rouge – et le grand public remplissent la plus grande salle du cinéma. Pour ces associations, ce film fait « du bien. Parce que nous, on travaille. On voit seulement notre part de l’action. Et là, quand on voit ce genre de résultat, c’est la finalité de ce pour quoi on était là ».

La section nantaise de France terre d’asile, qui gère un foyer pour les jeunes mineur·es non accompagné·es depuis l’été 2024, est venue avec une trentaine d’adolescent·es. « Sans le tarif réduit du Concorde, on n’aurait pas pu venir aussi nombreux », remercie à demi-mot Lou Viavant, intervenante sociale pour l’association. Pour beaucoup de ces jeunes, le film a résonné avec leur propre histoire, parfois douloureuse : « Certains ont eu peur au début, à cause de la scène de l’eau. Beaucoup ont vécu la traversée », « mais l’explication du réalisateur les a rassurés ». Deux ont même osé prendre la parole devant la salle. L’un pour poser une question : « Est-ce la même mer que celle que j’ai traversée ? » L’autre pour lire un texte poétique écrit pendant le film. « C’était très beau, très poétique. Le réalisateur l’a remercié et lui a fait une petite accolade », témoigne Lou Viavant.

Pour Pierre-Luc Martinez, bénévole au sein de la Frat’ et du collectif Atelier de français, habitué de ces soirées citoyennes, Tout va bien peut devenir un support précieux pour travailler avec les réfugiés qu’il accompagne. Ses mots résument un enjeu que partage le Concorde : « Le cinéma peut changer le regard, à condition qu’il soit suivi de témoignages, d’explications, d’échanges. »

Pour Pierre-Luc Martinez, il est intéressant de rappeler que les jeunes filmés ne viennent pas pour des allocations, mais pour fuir un mariage forcé, espérer une carrière sportive, ou tout simplement vivre.

Rencontré·es à la fin du film, Adeline et Antoine témoignent d’une autre attente : la nuance. « Le film est poignant. Et il montre aussi des moments de joie. On ne voit presque jamais ça quand on parle des exilés », souligne Adeline, bénévole à Médecins du Monde. Pour Antoine, la clé réside dans l’échange avec le réalisateur : « On se rend compte du travail immense derrière. Ça permet d’aller au-delà du « j’ai aimé ». Ça rend le film plus conscient. » Cette demande de compréhension, de contexte, de pourquoi derrière les images, apparaît donc comme un fil conducteur de la soirée.

Ce qui se joue au Concorde dépasse donc la seule projection d’un film. Les liens entre structures culturelles et structures sociales se tissent ici dans la durée : avec les associations d’aide aux exilés, avec les collectifs de bénévoles, avec les établissements scolaires nantais. Pour certains partenaires, comme le collectif Atelier de français, le Concorde est même devenu l’unique lieu culturel avec lequel la collaboration est régulière, faute de moyens pour mener d’autres projets en ville.

Informations utiles :

34 ans et diplômé en histoire, Armel a trouvé sa voie en devenant un peu par hasard secrétaire de rédaction.

L'édito

Touche pas à mon info !

L’investigation vit-elle ses derniers mois sur l’audiovisuel public en France ? Contraints par une réduction budgétaire de 50 millions d’euros en 2018 par rapport au contrat d’objectifs et de moyens conclu avec l’ancien gouvernement, les magazines « Envoyé Spécial » et « Complément d’enquête » verront leurs effectifs drastiquement diminués et une réduction du temps de diffusion au point de ne plus pouvoir assurer correctement leur mission d’information. Depuis l’annonce, les soutiens s’accumulent, notamment sur Twitter avec le hashtag #Touchepasàmoninfo, pour tenter de peser sur les décisions de Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions, déjà visée par une motion de défiance. L’association Fragil, défenseur d’une information indépendante et sociétale, se joint à ce mouvement de soutien.

Après la directive adoptée par le Parlement européen portant sur le secret des affaires en avril 2016, il s’agit d’un nouveau coup porté à l’investigation journalistique en France. Scandales de la dépakine, du levothyrox, du coton ouzbek (pour ne citer qu’eux), reportages en France ou à l’étranger sur des théâtres de guerre, à la découverte de cultures et de civilisations sont autant de sujets considérés d’utilité publique. Cela prend du temps et cela coûte évidemment de l’argent. Mais il s’agit bien d’éveiller les consciences, de susciter l’interrogation, l’émerveillement, l’étonnement ou l’indignation. Sortir des carcans d’une société de consommation en portant la contradiction, faire la lumière sur des pratiques, des actes que des citoyens pensaient impensables mais bien réels. Telle est « la première priorité du service public », comme le considère Yannick Letranchant, directeur de l’information.

En conclusion, nous ne pouvions passer à côté d’une citation d’Albert Londres ô combien au goût du jour, prix éponyme que des journalistes d' »Envoyé Spécial » ont déjà remporté : « Je demeure convaincu qu’un journaliste n’est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie. »


Valentin Gaborieau – Décembre 2017