En ce lundi matin à la Fraternité (la Frat’ pour les habitué·es), la cheffe Tessy Baddy découvre tous les éléments de l’atelier cuisine qu’elle va animer pour les Bouillonnantes et la Banque alimentaire. Les légumes à disposition, donnés par des particulier·es ou provenant d’invendus. Le nombre de participant·es, un seul ce jour-là. Et même la langue dans laquelle elle va animer l’atelier puisque Farid, récemment arrivé d’Azerbaïdjan, ne parle pas encore français. Qu’à cela ne tienne, elle décide rapidement de concocter une ratatouille et un clafoutis aux myrtilles, le tout en anglais. Pour Farid, c’est une découverte également : l’atelier en lui-même, le lieu mais aussi les courgettes, légume qu’il a déjà vu mais ignore comment cuisiner. La ratatouille ? Il en a déjà entendu parler, film de Disney oblige.
Faire se rencontrer restauration commerciale et publics précaires
« J’ai toujours voulu que cette interrogation sur l’alimentation durable, sur comment bien se nourrir touche tout le monde », déclare Laurence Goubet, fondatrice et coordinatrice générale des Bouillonnantes. « Aujourd’hui, on sait que les publics les plus précaires sont ceux qui ont une alimentation de moins bonne qualité. Donc plus de problèmes de santé, donc plus précarisés, c’est un cercle vicieux. »

« Une alimentation durable, humaine et solidaire », c’est en effet le crédo des Bouillonnantes, dont le réseau compte aujourd’hui 80 établissements à Nantes, Saint-Nazaire et Guérande. Le projet, né en 2019 sous forme d’un webzine, se transforme rapidement en opération entre Laurence, des chef·fes bénévoles et un opérateur du MIN (Marché d’Intérêt National) pour cuisiner des repas au personnel du CHU pendant le premier confinement. Récemment arrivée de région parisienne, Laurence se rend alors compte que les restaurateurices n’ont pas l’habitude de travailler en collaboration et profite de cette « première dynamique collective » pour les fédérer et sonder leurs besoins. Laurence dresse rapidement le constat que deux publics n’ont pas accès aux restaurants que les Bouillonnantes rassemblent : les jeunes et les publics précaires.
C’est alors que la Banque alimentaire sollicite les Bouillonnantes, car ses bénéficiaires reçoivent parfois des légumes qu’iels ne savent pas cuisiner ou ne connaissent tout simplement pas. Grâce à un appel à coopération du CCAS (Centre communal d’action sociale), les ateliers cuisine naissent en 2024. « L’idée est de se mettre dans les conditions des personnes qui reçoivent des produits qu’ils n’ont pas forcément choisis et d’improviser avec », résume Aurélie Legay, chargée d’animation du réseau des Bouillonnantes. Depuis lors, l’association propose une cinquantaine d’ateliers par an à toutes les structures nantaises fréquentées par des bénéficiaires de la Banque alimentaire, animés bénévolement par l’un·e des chef·fes du réseau.
« Un gros moment de partage très cool »
Tessy Baddy en fait partie. Celle qui a ouvert Giragi, son premier restaurant, en septembre dernier, a aujourd’hui deux animations d’ateliers à son actif. « La première fois ça m’a un peu stressée parce qu’on ne connait pas les produits à l’avance », se souvient-elle. « J’avais déjà animé des ateliers cuisine mais pas à destination d’une population en situation de précarité. On se demande comment ça va se passer, on se fait je pense des films. Au final c’est juste un gros moment de partage très cool. Pour les produits, c’est un peu comme à la maison quand on ouvre son frigo. » Magali Mbewa, responsable du pôle accompagnement à la Banque alimentaire de Nantes, complète le panier avec une petite épicerie salée et sucrée. L’atelier se termine toujours par un repas pris en commun avec les organisateurices et les participant·es, qui repartent également avec une fiche regroupant les recettes réalisées ce jour-là.

Une dynamique qui correspond à l’esprit de la Frat’. Le lieu, rattaché à la Mission Populaire (ou « Miss Pop »), a été créé en 1907 à son emplacement actuel, rue Du Chaffault, dans le quartier Zola. « La mission de la Frat’, c’est l’accueil des plus démunis, créer un brassage, une mixité sociale, un endroit de référence dans lequel des gens du quartier et même au-delà se sentent bien », détaille Maël Garnier, coordinateur de l’animation sociale et conseiller numérique de l’association. « Il y a des liens qui se créent entre personnes de différentes classes sociales, de diverses origines », complète-t-il.
Des envies de perdre moins de produits
Les Bouillonnantes ont en projet de lancer le deuxième volet de l’initiative : la création d’un laboratoire de transformation de produits reçus par la Banque alimentaire. « Quand des fraises ne sont plus vendables dans le supermarché, entre les 3 jours que ça prend pour que la Banque alimentaire les récupère, qu’elles soient amenées à une asso puis que les bénéficiaires les aient, elles ne sont plus mangeables », constate Laurence. « L’idée est donc de dire que si on pouvait les amener à être transformées pour faire une confiture, on perdrait moins de produit. » Ces ateliers de transformation seront là aussi animés par des chef·fes bénévoles et les bénéficiaires pourront choisir la recette qu’iels veulent réaliser avec les produits à disposition.
Laurence évoque également l’idée de publier un livre regroupant les recettes créées pendant les ateliers. « Un livre assez ludique qu’on aimerait donner à ces publics-là », précise-t-elle. Les personnes « qui ont envie aussi de s’approprier les légumes, de découvrir des recettes économiques et écologiques » pourraient également l’acheter, au profit de la Banque alimentaire.
Pour aller plus loin
Le site internet des Bouillonnantes




