« La censure la plus dangereuse est celle que je m’impose à moi-même » : la poétesse palestinienne Nour Elassy se livre au festival Atlantide

Ce samedi 21 mars 2026, le bar du Lieu Unique accueillait devant un public nombreux et attentif, la soirée contre la censure du festival littéraire Atlantide, organisée en partenariat avec le PEN Club français. Ce temps fort du festival mettait cette année à l’honneur Nour Elassy, journaliste et poétesse palestinienne réfugiée en France. Retour sur cet événement.

Les places étaient chères samedi 21 mars 2026 au bar du Lieu Unique, tant le public était nombreux pour assister à la soirée contre la censure du festival littéraire Atlantide. Organisé depuis 2013 en partenariat avec le PEN Club français, cet événement met en avant des auteur·ices censuré·es dans leurs pays. Cette année, la lecture des textes a été suivi d’une rencontre avec la Gazaouie Nour Elassy.

Une poétesse palestinienne à l’honneur

Nour Elassy, poétesse et journaliste palestinienne de 24 ans a été évacuée de Gaza en 2025 grâce à l’auteur franco-palestinien Karim Katan et au PEN Club France, afin de poursuivre ses études à Paris. Sa présence s’est imposée comme une évidence pour Atlantide et le PEN Club, qui avaient repéré son travail poétique chacun de leur côté.

Interviewée par la journaliste Catherine Pont-Humbert, Nour Elassy est revenue lors de cet événement sur sa vie à Gaza durant l’invasion israélienne, son arrivée en France et l’importance de la poésie, qu’elle a commencé à pratiquer durant le génocide. Celle qui a dû quitter sa ville natale et sa famille en cinq jours a confié à Fragil, dans un entretien précédent la soirée, qu’elle était « honorée d’être invitée par le festival » : « c’est une opportunité de parler de ce qui se passe, du génocide et de la colonisation de la Cisjordanie dont plus personne ne parle car l’attention des médias se tourne maintenant vers le Liban. Pour eux, Gaza c’est de l’histoire ancienne. » déplore-t-elle.

Nour Elassy a lu plusieurs de ses poèmes, écrits durant le génocide à Gaza. Photo : Florence Calvez 21/03/2026

En parallèle de ses études, elle a également couvert le génocide pour des médias tels qu’Al Jazeera ou Mediapart. Ses articles et reportages n’ont pas été censurés à proprement parler mais ses conditions de travail étaient extrêmement difficiles. « Je crois que nous étions assez libres de montrer ce que nous voulions », déclare-t-elle à Fragil, « je pense que le monde entier a vu le génocide en direct. Mais bien sûr en tant que journalistes, nous n’étions pas autorisés à aller dans certaines zones. Nous étions des cibles, nous et nos familles, nos maisons. »

Interrogée par une personne du public sur la censure qu’elle a pu subir, elle répond : « La censure la plus dangereuse est celle que je m’impose à moi-même pour que mes articles puissent être publiés. Je sais que si je dis certaines choses, on va me taxer d’antisémitisme. » Elle souligne le rôle de la poésie pour contourner la censure ou l’autocensure : « La poésie est puissante car on peut jouer avec la langue. On peut dire beaucoup de choses de manière intelligente. On peut être en colère mais il faut être plus intelligent que l’ennemi pour qu’il ne retourne pas les choses contre vous. »

Une soirée engagée

Le choix de cette invitée démontre bien l’engagement en faveur de la liberté d’expression au cœur de cet événement. Née en même temps qu’Atlantide en 2013, sous l’impulsion de l’Argentin Alberto Manguel, premier directeur du festival, la soirée contre la censure en est aujourd’hui l’un des temps forts. Le festival se veut un « carrefour des littératures-monde : toutes les littératures du monde entier se croisent et s’entremêlent le temps d’un weekend à Nantes. » déclare Fleur Richard, secrétaire générale du Lieu Unique, qui coorganise Atlantide avec la Cité des Congrès. « Avoir un panel aussi varié, qui couvre une aire géographique si grande, ça nous a permis de prendre conscience que la liberté d’expression n’est pas toujours aussi garantie qu’on pourrait le croire. » poursuit celle qui mesure sa chance de ne ressentir aucune censure au Lieu Unique.

Un partenariat évident avec le PEN Club français

Le partenariat avec le PEN Club français s’est fait naturellement dès la première édition de la soirée car Alberto Manguel connaissait très bien le travail de cette organisation créée en 1921. Accréditée par l’UNESCO, elle est née « à l’initiative de l’Anglaise Catherine Amy Dawson de créer une association d’écrivains qui luttent pour la paix et contre la censure », détaille Carole Mesrobian, poète et actuelle présidente de la branche française de cette organisation internationale.

Celle qui succède dans cette fonction à de célèbres écrivains tels qu’Anatole France, Paul Valéry ou encore Jules Romains souligne l’importance de ce partenariat : « l’objectif est de permettre à ces auteurs empêchés, qui ont été pour nombre d’entre eux maltraités, qui sont des gens courageux, dont on n’imagine même pas le parcours, d’être entendus. C’est essentiel. »

Des lectures en VO

La première partie de la soirée était consacrée quant à elle à la lecture de textes d’auteur·ices censuré·es dans leurs pays, dans leur langue d’origine avec projection de la traduction. Plusieurs invité·es du festival ont ainsi lu des extraits qu’ils et elles avaient choisis : l’Indienne Jacinta Kerketta a partagé un texte de sa compatriote Arundhati Roy ; la Coréenne Mirinae Lee a fait écouter au public nantais une chanson populaire sud-coréenne, hymne contre la dictature au pouvoir dans les années 60 ; le Croate Velibor Čolić a, quant à lui, lu l’une de ses propres chroniques que le journal conservateur auquel il collaborait a refusé de publier sous prétexte qu’elle était « trop rouge », avant de le licencier.

L’écrivain roumain Cristian Fulaș lisant un texte censuré dans son pays. Photo : Florence Calvez 21/03/2026

Nour Elassy écrit pour sa part ses poèmes en anglais pour maximiser leur portée internationale et décrit son travail de création comme un « mécanisme de survie ». Dans une chronique publiée sur Mediapart, elle souligne l’importance de pouvoir manier la langue librement : « Je n’ai pas quitté Gaza pour l’oublier. Je l’ai quittée pour la venger avec la langue […] Je suis partie pour apprendre la langue des tribunaux qui ne nous ont jamais sauvés. »

Le pouvoir de la langue et de l’écriture, combien elles peuvent inquiéter des États, au point de vouloir les faire taire : c’est cela dont le public a pu prendre la mesure au travers de cette soirée.

INFOS PRATIQUES

Un recueil de poèmes de Nour Elassy traduits en français paraitra à la rentrée prochaine aux éditions Les Liens qui Libèrent


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