Rencontre avec André Ndobo : comprendre les discriminations pour mieux les déconstruire

Dans le cadre des Semaines d’éducation contre le racisme et toutes les formes de discriminations, le média associatif Fragil a reçu le chercheur André Ndobo. Professeur de psychologie sociale et responsable de la chaire « Origines et mécanismes des discriminations », il a partagé ses travaux avec le public au pôle étudiant de l’université de Nantes, le mardi 17 mars 2026. L’occasion de revenir sur les mécanismes qui produisent les discriminations et les rôles que peuvent jouer les médias.

« Les discriminations s’inscrivent dans des représentations sociales tenaces, et les faire disparaître demande plus qu’une série de lois. » Invité par la rédaction de Fragil pour un forum-question public d’une heure, le chercheur André Ndobo a proposé des clés de lecture pour cerner ces phénomènes complexes.

La discrimination, une illégalité ancrée dans des représentations

D’un point de vue scientifique, la discrimination ne relève pas d’un simple ressenti ou d’une opinion. Elle renvoie à une réalité juridique précise. « Une discrimination, c’est le traitement illégal d’une personne ou d’un groupe, fondé non pas sur ses compétences, mais sur son appartenance à une catégorie sociale », rappelle André Ndobo.

En France, cette définition s’appuie notamment sur les critères reconnus par le Défenseur des droits, qui en recense aujourd’hui presque une trentaine, comme l’origine, le sexe, l’âge, l’orientation sexuelle, l’état de santé, les opinions politiques ou encore les situations de handicap.

Pour comprendre comment ces situations émergent, le chercheur invite à distinguer le stéréotype, le préjugé et la discrimination, trois notions souvent confondues. Il explique : « Les stéréotypes sont des croyances, des images que l’on a en tête. Les préjugés relèvent davantage du ressenti. Ce sont ces deux éléments qui peuvent conduire à des comportements discriminatoires. »

Autrement dit, la discrimination ne surgit pas de nulle part. Elle s’inscrit dans un enchaînement : des représentations construites, des émotions associées, puis dans certains cas, une discrimination caractérisée. Une mécanique d’autant plus difficile à identifier qu’elle s’appuie sur des idées largement partagées, parfois perçues comme allant de soi.

Enseignant-chercheur en psychologie sociale à l’Université de Nantes, André Ndobo est aussi l’auteur de l’ouvrage « Les nouveaux visages de la discrimination », paru en 2010 aux éditions De Boeck. Le 17 mars 2026 © Caroline Cornu

Des mécanismes invisibles qui font perdurer les discriminations

Si la loi interdit les discriminations, celles-ci persistent pourtant dans de nombreux domaines de la vie sociale. Pour André Ndobo, cela s’explique en partie par leur caractère souvent invisible : « Les discriminations ne sont pas toujours explicites. Elles peuvent être indirectes, parfois inconscientes, et s’appuyer sur des croyances que l’on considère comme normales ou naturelles. »

Cette distinction entre discriminations directes et indirectes est centrale. Les premières sont identifiables et assumées. Les secondes, plus diffuses, s’inscrivent dans des pratiques ordinaires, des habitudes ou des raisonnements implicites. Elles sont d’autant plus difficiles à combattre qu’elles ne sont pas toujours perçues comme telles.

Les travaux de testing menés par des associations comme SOS Racisme montrent régulièrement la persistance de ces pratiques, notamment dans l’accès au logement ou à l’emploi, malgré un cadre légal clair.

Selon le chercheur, le contexte joue un rôle déterminant : « Dans des situations très cadrées, les individus cherchent à être conformes à la loi. Mais dès que le cadre est plus flou, les croyances reprennent le dessus. » Ce décalage entre normes juridiques et pratiques sociales explique en partie la difficulté à faire reculer les discriminations.

Les idées reçues se construisent au fil des expériences de socialisation, des discours publics et des environnements sociaux. Une fois installées, elles deviennent difficiles à remettre en question.

Le rôle des médias, entre reproduction et levier de transformation

Dans ce contexte, les médias occupent une place centrale. Sans en être spécialiste, André Ndobo souligne leur rôle structurant dans la circulation des représentations : « Les médias peuvent jouer un rôle positif en mettant en lumière certaines discriminations et en apportant du recul. Mais ils peuvent aussi renforcer des stéréotypes s’ils se focalisent uniquement sur ce qui dysfonctionne. »

Le traitement de l’information, le choix des sujets ou encore la manière de raconter les faits participent à façonner les perceptions collectives. En mettant l’accent sur certains phénomènes plutôt que d’autres, les médias contribuent à définir ce qui est visible, problématique ou au contraire ignoré.

Une trentaine de personnes a assisté au forum-question qui s’est tenu au pôle étudiant du campus Tertre, où sont enseignées les sciences humaines et sociales. Le 17 mars 2026 © Amandine Masson

Les recommandations du professeur en psychologie sociale relèvent à la fois du bon sens et d’une exigence éthique : « Il y a une responsabilité des médias, ils doivent veiller à proposer une information mesurée, contextualisée, et éviter de nourrir des représentations biaisées ». Cela passe par exemple par la diversification des points de vue et la mise en avant de personnes à la marge. Dans cette perspective, le travail journalistique peut contribuer à rendre visibles des réalités peu représentées et à nuancer les discours dominants.

Reste que ces effets demeurent fragiles. Une partie de la population reste fortement ancrée dans ses positions, tandis qu’une large zone intermédiaire évolue en fonction des contextes et des expériences. André Ndobo conclut : « Une partie de la population est très ancrée dans ses positions, mais une grande majorité peut évoluer selon les contextes. C’est là que se joue l’essentiel. »

Au-delà de cette rencontre, les Semaines d’Éducation Contre le Racisme et toutes les formes de Discriminations se poursuivent en Loire-Atlantique avec une programmation de débats, projections et ateliers ouverts au public. Autant d’évènements pour prolonger la réflexion et questionner, collectivement, les représentations qui traversent la société.


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