9 février 2026

« Il y a un consensus à ne pas parler politique » : du théâtre pour parler politique dans un monde qui n’en parle pas

Du jeudi 26 janvier au dimanche 1er février, avait lieu au théâtre du Sphynx les représentations du dernier spectacle de Joe Fuego avec la Cour d’Improvisation Théâtrale de l’Ouest (CITO). Cette pièce intitulée “Indignez vous mais pas trop” retrace une période d’élection, où une jeune militante se sent seule et un CRS se questionne sur sa violence.

« Il y a un consensus à ne pas parler politique » : du théâtre pour parler politique dans un monde qui n’en parle pas

09 Fév 2026

Du jeudi 26 janvier au dimanche 1er février, avait lieu au théâtre du Sphynx les représentations du dernier spectacle de Joe Fuego avec la Cour d’Improvisation Théâtrale de l’Ouest (CITO). Cette pièce intitulée “Indignez vous mais pas trop” retrace une période d’élection, où une jeune militante se sent seule et un CRS se questionne sur sa violence.

Plus de 330 personnes sont venues voir cette nouvelle pièce de Joe Fuego « Indignez-vous mais pas trop » en fin janvier et début février au théâtre Le Sphinx à Nantes. Commencée en septembre, il n’aura fallu « que 16 ateliers » à la troupe d’impro et au metteur en scène pour mettre sur pied cette pièce politique. Le groupe était aussi accompagnée d’une costumière et d’une chorégraphe. 

Des improvisations sur une base de texte

Aucun rôle n’est assigné aux acteurices dans cette pièce. En effet, en plus de changer de casting chaque soir en fonction des disponibilités de chacun·es, les acteurices changent de rôle à chaque représentation. « Chaque personnage a une ligne directrice mais le.a comédien.ne va pouvoir adapter son texte : c’était donc un mélange de texte et d’improvisation auquel les spectateur.ices ont pu assister « le but c’est qu’on réactive l’impro chaque soir ».  Cela permet que toustes puisse jouer le rôle qui leur plaît : « c’est pour répondre à leurs envies parce qu’ils payent leur année [ndlr à la CITO] » explique le metteur en scène. Il ajoute « cela évite qu’ils soient bloqués dans un rôle ».  Certain.es sont pros, d’autres semi-pro et d’autres amateur.ices, mais Joe indique que ce sont « des gens qui ont pas mal, beaucoup d’expérience […] au minimum 7 ans d’impro ».

Une des inspirations de Joe Fuego, c’est la troupe de théâtre Les chiens de Navarre, crée par Jean-Christophe Meurisse. Iels créent des pièces politisées en improvisant d’abord puis gardent au fur et à mesure ce qu’iels préfèrent pour finir par écrire une base de la pièce dans laquelle les comédien.nes improvisent encore lors des représentations.

Le théâtre du Sphinx qui propose des spectacles et des ateliers de théâtre. Photo prise par Mathilde Weber le 06/02/2026.

« Indignez-vous, prenez la posture morale, mais ne faites pas ».

Dès le début de la pièce, des extraits de discours d’hommes et femmes politiques sont diffusés, quand les rideaux sont encore fermés. Le ton est donné. Joe indique que le nom de sa pièce est basé sur le livre Stéphane Hessel «Indignez-vous» sorti en 2010. Il a rajouté « mais pas trop » pour montrer l’absurdité de ce discours : « Quand c’était sorti, vous pouvez le voir à la télé, tout le monde disait, oui, il faut s’indigner,[…] poser une morale, c’est super, par contre vous faites rien. Indignez-vous, prenez la posture morale, mais ne faites pas, ou des actes qui n’ont pas de conséquence, donc c’est pas des actes, ça n’a pas d’intérêt ». Joe est parti de son expérience personnelle : après une garde-à-vue qui s’est mal passée lorsqu’il était jeune, et les gens autour de lui disaient : « C’est de ta faute. » , « On ne peut pas remettre en cause l’ordre établi ». C’est ce qu’il montre dans la pièce : une jeune militante, blessée par un policier lors d’une manifestation ne reçoit de la part de sa famille que des phrases la culpabilisant « pourquoi tu étais en manif, tu étais sûrement en première ligne…« . 

Joe Fuego est dans le monde du théâtre depuis ses 22 ans. Aujourd’hui à la CITO, il peut monter ses spectacles et les diffuser dans des théâtres comme le Sphinx. Photo de Mathilde Weber prise le 05/02/2026.

« Je suis obligé de mettre une radicalité consentante ». 

Il fallait que les personnages correspondent plus ou moins aux idées de chaque acteurices. Les comédien.nes avaient leur mot à dire notamment sur ce qu’ils souhaitaient jouer ou pas, mais Joe n’a pas cherché un consensus politique : « si je passe par un consensus, on va avoir un truc long, donc je suis obligé de mettre une radicalité consentante« . Les propos de la pièce restent pourtant modérés, Joe voulait par exemple éviter de plonger dans « les clichés du CRS débile« . Il ajoute « on a essayé de pas le rendre intrinsèquement violent, de pas en faire quelqu’un qui aime la violence […] en commençant la pièce par une remise en question de son rôle dans la société. Et au fur et à mesure il fait que descendre, parce que, je pense que faire un métier violent absolument tout le temps, au bout d’un moment, tu deviens violent. »

Joe décrit avec l’aide des comédien.nes la vraie vie : « C’est pas que militant ». En reprenant l’exemple d’une scène, où des discours de la CGT Airbus sont diffusés, deux syndicalistes n’écoutent pas mais parlent entre elleux des choses du quotidien et votent quand il faut voter : « on parle d’actions syndicales, c’est pas toujours passionnant mais c’est nécessaire. Mais le small talk, c’est le parler de la vie, c’est plus concret que la géopolitique de la Thaïlande« . Pour lui des fois on n’a pas le choix : « Il faut survivre, il faut trouver un beau travail, il faut se soumettre« . 

Pour la suite, Joe Fuego va déjà bientôt proposer une autre pièce au théatre le Sphinx, qu’il « dépoussière » : «Stray to England» du 26 février au 1er mars. Beaucoup moins politique, cette comédie romantique s’appuie beaucoup sur des références de culture anglaises. 

La future pièce de Joe Fuego : « Stray to England » sera présentée au théatre le Sphinx. Photo prise par Mathilde Weber le 06/02/2026

 

 

 

Arrivée à Nantes pour s’engager dans la vie militante, Mathilde rejoint cette année le média associatif Fragil. En devenant bénévole, elle retrouve son goût pour l’écriture et souhaite mettre son engagement antifasciste et féministe au cœur de ses futurs articles.

L'édito

Touche pas à mon info !

L’investigation vit-elle ses derniers mois sur l’audiovisuel public en France ? Contraints par une réduction budgétaire de 50 millions d’euros en 2018 par rapport au contrat d’objectifs et de moyens conclu avec l’ancien gouvernement, les magazines « Envoyé Spécial » et « Complément d’enquête » verront leurs effectifs drastiquement diminués et une réduction du temps de diffusion au point de ne plus pouvoir assurer correctement leur mission d’information. Depuis l’annonce, les soutiens s’accumulent, notamment sur Twitter avec le hashtag #Touchepasàmoninfo, pour tenter de peser sur les décisions de Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions, déjà visée par une motion de défiance. L’association Fragil, défenseur d’une information indépendante et sociétale, se joint à ce mouvement de soutien.

Après la directive adoptée par le Parlement européen portant sur le secret des affaires en avril 2016, il s’agit d’un nouveau coup porté à l’investigation journalistique en France. Scandales de la dépakine, du levothyrox, du coton ouzbek (pour ne citer qu’eux), reportages en France ou à l’étranger sur des théâtres de guerre, à la découverte de cultures et de civilisations sont autant de sujets considérés d’utilité publique. Cela prend du temps et cela coûte évidemment de l’argent. Mais il s’agit bien d’éveiller les consciences, de susciter l’interrogation, l’émerveillement, l’étonnement ou l’indignation. Sortir des carcans d’une société de consommation en portant la contradiction, faire la lumière sur des pratiques, des actes que des citoyens pensaient impensables mais bien réels. Telle est « la première priorité du service public », comme le considère Yannick Letranchant, directeur de l’information.

En conclusion, nous ne pouvions passer à côté d’une citation d’Albert Londres ô combien au goût du jour, prix éponyme que des journalistes d' »Envoyé Spécial » ont déjà remporté : « Je demeure convaincu qu’un journaliste n’est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie. »


Valentin Gaborieau – Décembre 2017