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9 décembre 2016

Saïd Bouftass : de l’esthétisme au combat sociétal

Saïd Bouftass, plasticien, écrivain, enseignant-chercheur, philosophe et créateur de l’école de pensée de la phénomorphologie, était l’invité de l’Université de Nantes. En résidence à la maison de quartier des Dervallières, du 21 novembre au 4 décembre, il est allé à la rencontre des habitants, chercheurs et artistes. Nous en avons profité pour le rencontrer.    

Saïd Bouftass : de l’esthétisme au combat sociétal

09 Déc 2016

Saïd Bouftass, plasticien, écrivain, enseignant-chercheur, philosophe et créateur de l’école de pensée de la phénomorphologie, était l’invité de l’Université de Nantes. En résidence à la maison de quartier des Dervallières, du 21 novembre au 4 décembre, il est allé à la rencontre des habitants, chercheurs et artistes. Nous en avons profité pour le rencontrer.    

Fragil : Comment est apparue cette passion pour le dessin ? 

Saïd Bouftass : Quand ma sœur aînée, plus vieille d’une année, est rentrée à l’école, je ne comprenais pas pourquoi, moi, je restais à la maison. Mes parents m’ont alors acheté le même manuel scolaire qu’elle et j’ai recopié tous les dessins qui s’y trouvaient. L’année d’après, quand ça a été mon tour d’aller à l’école, je les connaissais déjà tous par coeur et je suis devenu le dessinateur de la classe.
Plus tard, j’ai grandi avec une obsession pour le dessin, je dessinais tout le temps. Inconsciemment, j’ai compris que c’était la recherche du corps de mon père que j’ai perdu à l’âge de 11 ans. Je voulais comprendre cela.
Après le baccalauréat, j’ai postulé pour entrer dans la fameuse école des Beaux-Arts de Paris, la meilleure au monde. Par miracle, j’ai été accepté. Je suis comme né une deuxième fois à l’école des Beaux-Arts de Paris.

Je pense que tout le monde devrait dessiner, c’est un moyen d’interroger son être, d’observer, de s’ouvrir au monde, de regarder. On ne sait pas regarder
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Dessins de Saïd Bouftass réalisés sur le vif lors de sa résidence à la Maison de quartier des Dervallières, à Nantes.

Camille Vandier

Fragil : Pouvez-vous nous expliquer l’école de pensée dont vous êtes à l’origine : la phénomorphologie ?

Saïd Bouftass : La phénomorphologie est l’association de la phénoménologie et de la morphologie.
En grec, « morphe » veut dire forme. La morphologie est l’étude de la forme du corps humain. La phénoménologie c’est la perception, l’étude des sens. A l’école des Beaux-Arts nous avons travaillé sur la morphologie du corps humain mais moi je voulais aller plus loin et réfléchir à ma pratique. Par exemple, la main n’est pas seulement un prolongement du corps, elle est surtout un prolongement de la pensée. La main nous exhibe, nous trahit, elle ne sait pas mentir et ça c’est la phénoménologie. Donc, la phénomorphologie fait le lien entre l’anatomie pure et l’esprit. Je dirais que c’est être conscient d’avoir un corps.
Je pense que tout le monde devrait dessiner, c’est un moyen d’interroger son être, d’observer, de s’ouvrir au monde, de regarder. On ne sait pas regarder.
Maurice Merleau-Ponty disait : « Il faut arriver à une maturation de la vision ». On croit voir mais le dessin me permet vraiment de déchirer le voile qui s’interpose entre moi et la réalité. Par exemple, vous connaissez le visage de votre mère. Mais si vous vous concentrez réellement sur celui-ci, il va vous paraître étranger, comme si vous ne l’aviez jamais regardé. Cette exploration de la forme donne un truc incroyable. Le dessin me permet de dévoiler l’étrangeté de ce que je croyais connaître. Finalement, l’art en général me permet de vivre pleinement, je suis conscient des choses. Il ne faut pas s’endormir dans l’habitude.

Fragil : Pour vous, quelle est la place de l’art ?

Saïd Bouftass : L’art me sauve. Vous m’enlevez l’art, quel sens a ma vie? Je ne crois pas au paradis, à l’enfer. Je pense que l’existence est beaucoup plus incroyable que ça. L’art me sort de l’absurdité de ma vie et donne du sens à tout ce que je fais.
Le bonheur c’est d’être en connexion avec soi-même. L’art me permet cette paix avec moi-même et à travers cette paix, je suis en paix avec les autres. Par exemple, les gens qui haïssent tout le monde, qui critiquent tout, c’est parce qu’il y a un problème en eux. Ceux qui sont en paix, ils propagent le bonheur, on a envie d’être avec eux, parce qu’il y a quelque chose de magique qui émanent d’eux. L’art permet ça, tous les arts.
Pour moi, l’artiste travaille avec la société, le citoyen. Il a une générosité, il créé une humanité, des interactions. On a besoin d’artistes actifs dans la société. Pour moi, c’est ça la magie de l’art.

La culture et l’art permettent la construction de l’humain mais aussi d’élever son humanité
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Œuvre de Saïd Bouftass exposée lors de sa résidence à la Maison de quartier des Dervallières, à Nantes.

Camille Vandier

Fragil : L’art et la culture ont-ils des difficultés à s’implanter au Maroc ? 

Saïd Bouftass : Le gouvernement marocain n’a toujours pas compris l’importance de l’art et de la culture dans une société. La culture et l’art permettent la construction de l’humain mais aussi d’élever son humanité. Une personne qui a joué du violon pendant des années est touchée par la grâce de la création. Elle est intègre en tant qu’humain et citoyen et ne peut donc pas mentir ni voler. La population est victime de l’échec politique et social, surtout les jeunes. Le gouvernement devrait se pencher davantage sur les enfants dès leur plus jeune âge et prendre conscience de l’importance de l’art et de la culture dans leur éducation. Malheureusement, c’est pratiquement inexistant dans les écoles. De nombreuses pratiques sont interdites par ignorance, non pas à cause de la religion, c’est vraiment un problème culturel difficile à combattre. Au Maroc, si dans un cours il y a un modèle vivant, on associera ça à de la pornographie et du sexe. On ne peut pas dessiner le corps. Il ne faut pas prétendre que tout va bien, on a des problèmes et il faut faire des efforts pour s’améliorer.

Fragil : Considérez-vous que vous êtes un artiste engagé ?

Saïd Bouftass : Je suis passionné. Je travaille sur le corps de manière totale, je n’ai pas d’obstacles, rien ne peut m’empêcher de dessiner. J’essaye quand même d’apporter de nouvelles conceptions en amenant les choses différemment. Je suis arrivé à proposer à des femmes voilées de dessiner le corps en le considérant en tant qu’objet divin. Le dessin devient alors une forme de prière pour elles. Il faut sans cesse interroger son regard, établir un contact avec le sujet. Au Maroc, les vertus et les nécessités de l’art et de la culture ne sont pas encore comprises. D’abord, je pense qu’il faut former les enseignants, leur faire prendre conscience que ces jeunes enfants sont l’avenir du monde de demain. Si vous donnez dix euros à un Marocain, il ira au McDonalds plutôt que d’acheter un livre et je me bats contre ça. Il y a quelques mois, on m’a proposé la direction pédagogique de l’école des Beaux-Arts de Tétouan où je suis déjà enseignant. Si je le suis, ça me donnera plus de poids lors des échanges avec le Ministère de la Culture et de l’Éducation.

Œuvre de Saïd Bouftass exposée lors de sa résidence à la Maison de quartier des Dervallières, à Nantes.
Œuvre de Saïd Bouftass exposée lors de sa résidence à la Maison de quartier des Dervallières, à Nantes.

Camille Vandier

En art, il faut respirer, prendre le temps, se détacher du monde et interroger son regard

Fragil : En tant qu’enseignant, que voulez-vous transmettre à vos étudiants ?

Saïd Bouftass : Déjà, je veux leur transmettre ma passion. Ce qui est difficile aujourd’hui, c’est de leur faire comprendre que l’art demande des années de travail. Ils souhaiteraient avoir un résultat avec un minimum d’effort et le plus rapidement possible. C’est le problème de l’ère de Facebook. En art, il faut respirer, prendre le temps, se détacher du monde et interroger son regard. Donc en plus de ma passion, j’essaye de leur transmettre la patience. Et puis, dans tout ce que je leur propose, l’enthousiasme est toujours présent, ils ne doivent pas avoir peur. Je leur dis toujours que mon atelier est un atelier de « ratages ». C’est en ratant qu’on progresse. C’est justement pour ça que je fais beaucoup travailler mes étudiants sur tableau noir. D’abord parce que sa taille les oblige à prendre du recul et ensuite parce qu’ils peuvent l’effacer. Ils peuvent alors vivre pleinement leur dessin, ils se libèrent de cette pression du troisième œil, du regard de l’autre. Pour résumer, j’essaye de leur faire prendre conscience de leur richesse intérieure.


Propos recueillis par Camille Vandier et Lise Simon.

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L'édito

De ma fenêtre, je vois…

Ça fait longtemps que j’habite le même quartier. Plus ou moins au même endroit, et plus ou moins en pointillés, mais c’est « mon » quartier. On le dit chic, on le dit cher, on le dit bien-pensant et cul-béni. J’y vois les agents immobiliers rôder comme des loups en quête de chair fraîche dès que l’un d’eux entrevoit mère-grand quitter sa petite demeure sans espoir d’y revenir.

J’y vois des immeubles aux prestations de « luxe », clapiers pour Parisiens crédules et désespérés de la pâquerette, y pousser comme autant d’amanites phalloïdes, ces champignons si sympathiques en apparence et bien empoisonnés à l’intérieur. Je vois des portefeuilles y investir, se frottant les mains de la défiscalisation à venir, des 4×4 surdimensionnés se mouvoir avec peine dans les rues tortueuses. J’y vois des banderoles à bas prix vanter des pseudo-aménagements hauts de gamme. Roulement de tambour mesdames et messieurs ! Par ici les acrobates de balcon d’1 m2 sur rue, les magiciens-jardiniers de béton, les otaries en nœud papillon glissant sur les sols en faux marbre des halls d’entrée. En quelques années, suivant la tendance, des centaines de bobos bien pensants se sont agglutinés dans ces appartements aux adjectifs ronflants. « Exclusif », « prestigieux », « de haut standing« , « exceptionnel »… mon dictionnaire des synonymes en est vert de jalousie.

Mais au bout de ma rue, une incongrue : lorsqu’une vieille propriété a été remplacée par un de ces rêves de promoteur banal et atone, la maison mitoyenne a survécu. Encaissée, en retrait de la rue et légèrement en hauteur, celle-ci ne fut plus jamais baignée de lumière, coincée entre deux sumos de parpaing creux. L’inhabitable verrue est pourtant restée. Longtemps fermée, puis un jour occupée. Regardant de loin, je me disais naïvement qu’il devait s’agir non pas d’un lieu d’habitation (non, cela me semblait impensable !) mais probablement du siège d’une association, certainement utilisée ponctuellement. C’est dire si ce lieu ne faisait pas de bruit.

Ce jeudi matin, 6 avril 2017, c’est également sans bruit que les forces de l’ordre sont intervenues. Bouclage serré, rue barrée. En toute discrétion, plusieurs fourgons de police accompagnaient quelques messieurs sérieux en pardessus, cartables à la main. Soudain, le film s’est déroulé dans ma tête ; d’un coup, tout s’est éclairci. Assombri, plutôt. J’étais le témoin forcé d’une situation de violence ordinaire. Pire, je réalisais que j’étais riveraine de jeunes qui avaient certainement connu la guerre, la faim et des violences intolérables. J’assistais à l’expulsion d’un squat de mineurs isolés étrangers, dont j’ai appris dans la matinée par la presse qu’il était installé là depuis deux ans. De mon balcon des beaux quartiers, deux ans que je me réjouissais que cette maison ne soit finalement pas tombée, car voir le grand arbre du jardin depuis mon petit chez-moi, c’est quand même pas mal quand je bois mon café dehors !

Alors après ? Se révolter ? Manifester ? S’engager ? Au moins, j’en aurai parlé. Car à défaut d’avoir en soi les ressources pour s’engager dans une association d’entraide, il est de notre devoir de citoyen de ne pas faire comme si les personnes qui vivent à côté de nous n’existaient pas. En cette période électorale qui donne plus de crédit à l’individualisme qu’à la solidarité, un seul mot d’ordre : l’ouverture d’esprit. Celle qui nous fait prendre conscience que nous-sommes-société.


Séverine Dubertrand – avril 2017

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