• Affiche des Utopiales déssinée par Denis Bajram
18 novembre 2016

Rafik Djoumi, héraut des geeks

Depuis plus de 15 ans, le vaisseau du festival des Utopiales s’arrime à la Cité des Congrès de Nantes pour émerveiller les visiteurs. Focus sur quelques machines en tous genres avant une rencontre passionnante avec Rafik Djoumi, le créateur de l’émission BiTS sur ARTE Creative.

Rafik Djoumi, héraut des geeks

18 Nov 2016

Depuis plus de 15 ans, le vaisseau du festival des Utopiales s’arrime à la Cité des Congrès de Nantes pour émerveiller les visiteurs. Focus sur quelques machines en tous genres avant une rencontre passionnante avec Rafik Djoumi, le créateur de l’émission BiTS sur ARTE Creative.

« Il y a bien longtemps, dans une galaxie lointaine, très lointaine… », « Espace, frontière de l’infini vers laquelle voyage notre vaisseau spatial l’Enterprise »… Si vous connaissez par cœur ces introductions, alors vous serez le bienvenu à bord des Utopiales. Le succès du festival n’est plus à démontrer : chaque année il grandit et chaque année, de plus en plus de passagers montent à bord du vaisseau. L’édition 2016 ne fait pas exception. Avec une journée de plus, les Utopiales ont atteint pas moins de 82 000 visiteurs en 5 jours. Conférences, activités, expositions, diffusions de courts et de longs-métrages et jeux vidéo, tout le programme est construit pour intéresser le public, qu’il soit geek ou non. Après l’intelligence et les réalités, le thème de cette année est en accord parfait avec la ville de Nantes : les Machines. Les visiteurs ont déambulé dans la Cité des Congrès afin d’assister à 136 tables rondes et conférences, d’assister à 75 séances de cinéma, sans oublier les expositions.

Les machines à voir

Les galeries du festival regorgeaient d’images. Avec des œuvres comme Universal War One ou Trois Christ, Denis Bajram est reconnu des critiques et du public comme une référence dans le monde de la science-fiction. Artiste de bande-dessinée depuis plus de 20 ans, l’auteur est invité en tête d’affiche des Utopiales, et c’est peu de le dire puisqu’il a créé l’affiche de l’édition 2016.

D’autres artistes exposaient aussi leurs œuvres comme Metaquine ou Masse, mais un artiste sortait vraiment de l’ordinaire. Jérôme Lefdup est un plasticien, musicien et réalisateur entre autres de l’émission L’Œil du Cyclone sur Canal+ dans les années 1990. L’homme aux multiples casquettes présentait une partie de ses œuvres toutes plus surprenantes les unes que les autres. Tel un cabinet de curiosités se cachant au fond de la Cité des Congrès, les Prototypes du grand Napotakeu intriguent.

Une oeuvre de Jérôme Lefdup utilisant un hologramme.
Tableaux de Jérôme Lefdup
Tableaux de Jérôme Lefdup

Paul Vassé

Les machines à soigner

Au centre du festival se trouvait Science Machina, une exposition proposée par le CEA et l’Inserm. On pouvait y voir diverses machines, les plus impressionnantes étant probablement les imprimantes 3D capables de fabriquer des prothèses d’une extrême précision offrant un avenir radieux à l’opération délicate de la transplantation. Un organe fabriqué à partir d’un mélange des cellules du transplanté réduirait les risques de rejet.

maquette en légo du détecteur de particules atlas
Maquette en LEGO du détecteur de particules ATLAS

Paul Vassé

Les machines à libérer ?

Le cœur des Utopiales est constitué de tables rondes et de conférences pendant lesquelles les machines sont examinées sous tous leurs angles tout au long de la journée. Un vrai marathon et des choix drastiques s’imposent !

Parmi les thèmes abordés, la machine face au langage Vous avez probablement déjà utilisé Google Translate ? L’outil mis en ligne par Google peut être d’une grande aide, mais il est imparfait. Des erreurs sont produites, et pour cause : il existe entre 3000 et 7000 langues dans le monde. Les traductions faites par l’outil se basent toujours sur l’anglais. Pour traduire un texte du français au chinois, il se sert de l’anglais comme intermédiaire. C’est cette méthode qui fait perdre énormément de sens et de précision dans les traductions. Les traducteurs professionnels présents sur scène sont confiants, ils ont encore beaucoup d’années de travail devant eux, notamment pour contextualiser les traductions. Ils concluront qu’avant de pouvoir traduire, il faut pouvoir écrire, les machines n’en étant pour le moment pas capables. Le droïde C3PO de l’univers Star Wars, qui « maîtrise six millions de formes de communication », n’est pas encore arrivé…

Le droïde C3PO de l’univers Star Wars, qui « maîtrise six millions de formes de communication », n’est pas encore arrivé...
Le droide de protocole C3PO de la saga Star Wars
« Je maitrise six millions de formes de communication »

DR

La question de savoir qui, de la machine ou de l’homme, est l’esclave de qui, est particulièrement actuelle. Les relations hommes-machines sont encore floues aujourd’hui. Bien sûr, la logique voudrait que l’on considère d’emblée les machines comme asservies par l’homme. Mais l’usage relativement irrationnel des machines et de leur dépense énergétique rappelle le comportement des Grecs envers leurs esclaves. Coincées dans un productivisme pervers, les sociétés de consommation deviennent tributaires de besoins nouvellement créés. Ce système bien établi met toutefois en relief un modèle étrange : un modèle dans lequel les « esclaves » sont plus intelligents que les maîtres… Cependant, peut-on vraiment juger que cette interdépendance est une diminution de l’humain ? Peut-on s’attendre un jour à une révolte des machines comme il y a eu une révolte des esclaves, et comme ont pu le dépeindre les univers dystopiques de Matrix ou Terminator  ?


Rafik Djoumi, héraut des geeks

Invité aux Utopiales en tant que juré pour les courts-métrages, Rafik Djoumi nous a accordé une interview pour en savoir plus sur son rôle dans la culture populaire et sur son émission BiTS.

Fragil : De Mad Movies à ARTE avec BiTS en passant par Arrêt sur images. Mais qui est Rafik Djoumi ?

Rafik Djoumi : Rafik Djoumi est, selon les terminologies, un cinéphile, un geek, un nerd, ça dépend des supports sur lesquels il a travaillé. À l’origine je suis un critique de ciné depuis les années 90 environ. Je me suis très tôt spécialisé dans un certain type de cinéma qu’on qualifierait de « populaire ». Je me suis fait connaître pour avoir fait des articles souvent très approfondis et analytiques sur des films que la presse retourne généralement d’un revers de main assez dédaigneux, des films qu’on estime pas dignes d’être critiqués. J’étais le gars qui faisait plusieurs pages de critiques extrêmement pointilleuses, bourrées de termes techniques et complexes, et de thématiques profondes sur Le Seigneur des Anneaux, les films fantastiques de Guillermo Del Toro ou la saga des Matrix.

Les Utopiales sont l’incarnation du carrefour entre sciences et imaginaireRafik Djoumi

J’utilise des armes rhétoriques qui sont généralement réservées à un cinéma de festival ou à un cinéma dit « d’auteur », mais pour traiter de ce qui, pour moi, est une culture invisible et omniprésente que j’appelle la culture populaire. C’est ces choses que tout le monde voit, ces jeux auxquels tout le monde joue, mais sur lesquelles la presse ne se pose pas la moindre question. Comme si tout allait de soi. Et à travers les articles, j’essaie de mettre en évidence que ces œuvres-là, ultra populaires, renferment un véritable trésor culturel. Elles sont faites par des gens généralement supra intelligents, parfois même par des gens plus érudits que ne le sont beaucoup d’auteurs connus en festivals, mais à qui on ne reconnaît pas forcément, ou très tardivement, le statut d’artiste précieux.

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Rafik-Djoumi

Paul Vassé

Fragil : Etiez-vous déjà venu aux Utopiales ?

Rafik Djoumi : Non, c’est ma première année aux Utopiales. Bizarrement, j’ai toujours eu tendance à peu fréquenter les festivals. Évidemment, j’entends parler des Utopiales depuis des années. Ça devrait être le genre de lieu où quelqu’un comme moi s’épanouit naturellement. Car quand on a, comme moi, un penchant assez net pour ce croisement au carrefour de l’imaginaire et de la science, les Utopiales sont un peu l’incarnation de ça, mais je n’étais jamais venu.

Je suis venu cette année, car depuis l’année dernière le programmateur de la section cinéma, Frédéric Temps, est fan de mon magazine pour ARTE Creative, BiTS. Il a vraiment insisté pour que je vienne aux Utopiales. Je n’ai pas pu l’année dernière, mais cette année, j’ai 3 jours pour moi, je vais essayer d’en profiter ! Et je dois avouer, je passe un très joli week-end ici et j’en suis très content ! Donc merci aux organisateurs du festival.

La culture populaire, c’est ces choses que tout le monde voit, ces jeux auxquels tout le monde joue, mais sur lesquelles la presse ne se pose pas la moindre question. Comme si tout allait de soiRafik Djoumi

Fragil : Vous faites partie du jury pour la compétition internationale de courts-métrages, vous avez accepté tout de suite ?

Rafik Djoumi : Oui, je connais Frédéric Temps depuis l’époque où je travaillais dans un magazine qui s’appelait Le Cinéphage. Je lui avais donné un petit coup de main également à l’époque où il avait monté la première édition de l’Étrange Festival. C’est quelqu’un qui connaît ma cinéphilie et qui sait que je n’allais pas être déstabilisé par le genre de films qu’on peut voir ici. Il savait que j’avais les armes et les références pour pouvoir a priori juger de ce qu’on allait montrer (Prix du Jury ex-aequo : Time Rodent de Ondrej Svadlena et Amo de Alex Gargot, ndlr).

Fragil : Vous aviez déjà été juré ?

Rafik Djoumi : Oui, j’ai été juré accidentel au festival de Gerardmer, un peu en dernière minute, une année où il leur manquait quelqu’un ! (rires) J’ai aussi été juré sur des prix pour des jeux vidéo.

Fragil : C’est un exercice qui vous plaît ?

Rafik Djoumi : Oui, c’est plaisant si ça permet de défendre ou promouvoir quelque chose. Je n’aime pas trop l’idée de devoir éliminer dans le processus. C’est toujours désagréable d’avoir ce mauvais rôle, mais on se rattrape en se disant qu’on a peut-être donné un petit coup de main aux artistes qui sont primés.

Je me suis fait connaître auprès d’un certain lectorat pour avoir été un dragueur de fond, pour avoir promu des choses qui ne l’étaient pas à l’origine. J’imagine que, comme beaucoup de gens dans la presse, on aime bien avoir un petit poulain et le voir grandir. Je m’étais fait le champion d’un projet vers la fin des années 1990 qui était complètement sous les radars médiatiques et dont personne ne parlait. Et je n’insiste sur personne ! Un film qui se tournait en Nouvelle-Zélande adapté d’un roman de Tolkien. Pendant 3 ans, j’étais le seul journaliste français à faire régulièrement des articles sur ce projet. C’est vraiment la chose qui m’a fait connaître du public geek. Donc si vous vouliez savoir où en était Le Seigneur de Anneaux en langue française à cette époque, vous n’aviez pas d’autres choix que de lire mes papiers. De 1998 à 2001, il n’y avait quasiment aucune autre source d’informations, la plupart des gens n’avaient pas encore Internet. J’ai aussi pas mal contribué à suivre la carrière d’un cinéaste comme Guillermo Del Toro. Donc avoir ses petits poulains et les voir éclore et grandir, c’est un vrai plaisir. Et si on peut les prendre au berceau du court-métrage, c’est encore mieux !

Si vous vouliez savoir où en était Le Seigneur de Anneaux en langue française entre 1998 et 2001, vous n’aviez pas d’autres choix que de lire mes papiersRafik Djoumi

Fragil : Avez-vous pu assister à certaines conférences ?

Rafik Djoumi : Hélas non. Il se trouve qu’entre les séances de courts-métrages, les échanges avec les autres membres du jury et quelques visites de courtoisie que je devais faire ici et là – car il y a beaucoup de gens qui traînent dans ces parages, c’est un petit monde !, – je n’ai pas eu le temps de vraiment regarder en détail tout ce qui se faisait.

concept art du jeu season afterfall
Les concepts art de Season After Fall un jeu vidéo montré lors du festival.

Paul Vassé

Fragil : Quelque chose vous a-t-il marqué pendant le festival ?

Rafik Djoumi : C’est l’aspect global. Je suis ce qu’on pourrait appeler un early geek, j’ai connu les années 1980. C’était une période où ce genre d’individu était, par la force des choses, réduit au silence et à la solitude. Il y avait très peu de chances de rencontrer un autre gars qui était dans les mêmes conditions. Internet a bien sûr totalement modifié ce paramètre, tout d’un coup les geeks se sont reconnus les uns les autres et ont créé des communautés cohérentes. Mais avant ça, c’était un peu chacun pour soi, dans son coin.

Avec Internet, tout d’un coup les geeks se sont reconnus les uns les autres et ont créé des communautés cohérentesRafik Djoumi

Je suis un peu déstabilisé depuis le début des années 2000 par ces salons qui sont créés aux quatre coins du pays, qui se revendiquent de cette culture-là et qui sont fréquentés parfois par un quart de million de personnes, comme la Japan Expo. Et quand je vais dans ces salons, je ne me sens pas chez moi. Tous les éléments culturels qui sont là, je les connais par cœur, sur le bout des doigts. Mais en même temps, j’ai l’impression que quelque chose d’autre s’est créé. Quelque chose auquel je n’ai absolument pas participé, c’est comme si j’arrivais sur une autre planète. Alors qu’ici, j’ai l’impression de retrouver la maison ! C’est tout bête, tout à l’heure, j’ai fait un tour. Je suis passé par le salon du jeu de rôles où il y avait tous ces gens sur leur table avec différents jeux. Et ils étaient tous très concentrés sur leurs dés, sur leurs règles, etc. Eh bien ça m’a fait plaisir ! Je me suis surpris à me dire « Ah ! ceux-là, je les connais. » (rires) Ils font partie de mon monde, c’était les mêmes dans les années 1980 que je voyais galérer au sous-sol de l’école et qui n’intéressaient personne. Il y a un côté un peu confidentiel du regroupement ici et surtout, pas inutilement revendicatif, contrairement à d’autres salons où il faut hurler son geekisme. Ici, on s’en fout. Ce qui intéresse c’est les sujets des conférences auxquelles on assiste, c’est le jeu auquel on joue, c’est le film qu’on est en train de voir. Peut-être qu’on est plus tourné vers l’essentiel.

Fragil : Vous pensez que les gros salons comme la Japan Expo se sont appropriés cette culture et l’ont changée ?

Rafik Djoumi : Je ne veux accuser personne de s’être approprié cette culture. Les gens s’intéressent à ce qu’ils veulent et tant mieux s’ils sont nombreux, ça permet à cette culture d’exister, au moins commercialement. Mais comme il y a une célébration, pas grotesque, mais démesurée pour quelqu’un qui est habitué à vivre dans une certaine prudence. Les gens l’oublient mais à une époque il fallait faire gaffe. Quand j’étais adolescent et que j’allais dans une soirée et qu’il y avait de très belles filles, il était hors de question que je parle de Star Wars. C’était vraiment le mot interdit ! J’étais là en mode dragueur. Si jamais on découvrait que derrière le dragueur se cachait un geek, j’étais foutu ! C’était presque une forme d’homosexualité quelque part. Je ne peux pas m’autoriser à être qui je suis réellement en société. On vivait vraiment caché, on avait des double-vies. J’avais la vie du jeune cool qui faisait des concours de breakdance et de smurf avec les copains et les filles étaient en pâmoison. Et secrètement, la nuit, à la faveur de l’obscurité, j’allais rejoindre mes copains qui étaient dans le jeu de rôles. (rires) Mais ça, les gens aujourd’hui ne peuvent pas comprendre ce qu’était cette schizophrénie.

Quand j’étais adolescent et que j’allais dans une soirée et qu’il y avait de très belles filles, il était hors de question que je parle de Star WarsRafik Djoumi

Donc aujourd’hui, tout ce qui est au grand jour, revendicatif, ça m’échappe un peu. Tant mieux que les gens s’amusent, se déguisent en leur personnage favori et fassent des grandes fiestas. Mais je me reconnais mieux dans des lieux comme ici où on ne fait que parler de sciences, de technologie et au fond on sait tous qu’on est des gros nerds, mais on ne va pas le crier sur les toits !

Fragil : Vous êtes actuellement à la tête du magazine BiTS. Comment vous est venue l’idée de créer l’émission ?

Rafik Djoumi : Ce n’est pas moi qui ai eu l’idée. La Générale de Production, la société qui produit BiTS, avait fait un documentaire pour ARTE qui s’appelait La Revanche des Geeks. Il avait eu un très bon accueil, ARTE a donc demandé s’il y avait un moyen de développer ça sous la forme d’un magazine hebdomadaire. Ils n’avaient pas de projets, donc ils ont rencontré plusieurs figures qui leur semblaient être des gens spécialisés sur cette culture-là. Sachant que les gens de la Générale de Prod ne sont pas eux-mêmes des geeks. C’est une société spécialisée dans les documentaires sociétaux ou politiques. Des différentes personnes qu’ils ont rencontrées, j’étais peut-être celui qui a le mieux argumenté, qui a en tout cas proposé un concept qui les a intéressés.

L’un des premiers épisodes de BiTS

Ce concept étant qu’on n’allait pas faire un magazine sur la culture geek, mais sur ce qu’elle a apporté, ce qui est sensiblement différent. Il n’y a pas l’idée de la promouvoir en tant que telle, mais de montrer aux gens le rôle qu’elle a pu jouer dans la mutation de la culture en général. Derrière cette idée-là, il y avait l’idée de la désenclaver. On était à une époque de « geek-chic » où tout d’un coup tous les termes les plus favorables étaient agglutinés autour de ce mouvement culturel. Ça ne m’intéresse pas de faire une promotion aveugle et de dire que c’est génial, qu’on est meilleurs que tout le monde. Ce qui m’intéressait, c’était de montrer qu’elle avait toujours existé, sous d’autres noms, sous d’autres formes et que des gens en étaient pleinement et que l’on n’a pas voulu reconnaître qu’ils en étaient.

La première fois qu’on en a discuté avec la Générale de Prod, c’était la semaine de la sortie du troisième Batman de Christopher Nolan, et je leur ai dit : « Vous voyez, si on faisait l’émission cette semaine, à priori notre sujet serait Batman. Je pense qu’on irait interviewer Alain Resnais. » Ils m’ont tous regardé avec les yeux ronds d’étonnement et je leur dis : « Pourquoi une émission comme ça doit exister ? C’est parce que je pense qu’en France il doit y avoir 15 personnes qui savent qu’Alain Resnais est un spécialiste du comic-book, peut-être l’un des plus grands spécialistes. Il a tous les albums de Batman depuis l’original. » Il a été catapulté grand conducator de tout un concept du cinéma cérébral intellectuel français et on est dans un pays où lorsqu’on est catégorisé comme ça on ne peut pas être un des plus grands spécialistes du comic-book à côté. Si on veut désenclaver cette culture il faut que les gens comprennent qu’on peut être les deux.

En France il doit y avoir 15 personnes qui savent qu’Alain Resnais est un spécialiste du comic-bookRafik Djoumi

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Rafik Djoumi
Rafik Djoumi en mode Star Trek

DR

Fragil : Combien de temps faut-il pour créer un épisode ?

Rafik Djoumi : L’idéal serait d’avoir trois semaines… On a quatre jours. (rires) On est quatre au centre, mais il y a des personnes qui travaillent autour. Comme on est dans une boîte de production de temps en temps on peut se reposer sur les services d’untel ou d’untel, mais concrètement sur le magazine on est quatre personnes à travailler à temps plein : un monteur, un réalisateur, un rédacteur en chef (moi) et un assistant.

Fragil : Comment choisissez-vous le sujet ? Vous vous articulez autour de l’actualité ?

Rafik Djoumi : Ils ne s’articulent pas vraiment autour de l’actualité. Ce qui est intéressant, c’est qu’ARTE nous donne une grande liberté vis-à-vis de ça. On n’a pas d’obligation de suivre l’actu. C’est préférable pour des tas de raisons. Les gens s’intéressent naturellement à l’actualité et du coup on se sert de l’actualité pour les faire rentrer dans un sujet qu’on voulait traiter. On veut traiter depuis un moment de la réalité augmentée, ça tombe bien si Pokemon Go est en train de cartonner, ça va nous permettre de les amener à ça. Mais ce n’est pas l’actualité en elle-même qui nous intéresse. Docteur Strange qui est sorti récemment ne m’intéresse pas du tout en tant que film à titre personnel mais comme c’est un personnage qui a été créé à une époque psychédélique, ça m’intéressait d’amener les gens à comprendre ou au moins découvrir le rôle qu’une certaine culture de l’occultisme avait pu jouer dans la mystic pop. Je me sers de Docteur Strange et de la sortie du film pour amener à l’occultisme dans la culture populaire. À chaque fois c’est une porte d’entrée.

Fragil : Vous avez déjà une liste de sujets à traiter ?

Rafik Djoumi : On a des désirs bien sûr. Et ce qui est marrant, c’est que la grande crainte de la Générale de Prod, était de savoir s’il allait y avoir assez de sujets pour tenir une saison. Tout le monde était inquiet à propos de ça, sauf moi, pour une raison très simple, je suis naturellement né de cette culture-là, donc je sais qu’elle est inépuisable. Et je leur disais en rigolant qu’on a assez de sujets pour 150 ans, il n’y a pas de problème ! On est en train de parler d’une culture qui, par définition, a dix milliards de visages, qui est constamment en mutation et qui ne reste jamais à sa place. C’est la grande force de la culture populaire, c’est qu’elle est tout le temps en train de se réinventer. Donc on aura des sujets philosophiques, des sujets sociologiques, on aura des approches métaphysiques, des approches scientifiques, on peut tout se permettre autour de ça. Et là, on est à plus de 100 épisodes et il y a encore tellement de choses qu’on n’a pas abordées. Les créateurs de l’émission s’épuiseront avant qu’on épuise les sujets !

Fragil : L’émission se base en grande partie sur différents extraits d’œuvres, comment les choisissez-vous ?

Rafik Djoumi : C’était un des grands projets de l’émission. Je suis cinéphile à la base, donc je suis quelqu’un qui vit très naturellement avec toutes ces images en tête. Et on fait un magazine qui se voulait un regard complètement transversal sur la culture pop. Dès le départ, il semblait évident qu’il fallait jouer de ça. J’ai quelques références comme l’émission L’Œil du Cyclone qui passait sur Canal+ dans les années 1990. Un patchwork incroyable d’images aberrantes savamment collées les unes aux autres. Il y a un documentariste anglais que j’aime beaucoup, Adam Curtis, dont les documentaires, qui sont sur des sujets extrêmement sérieux, sont illustrées avec des images très inattendues, d’anciennes pub des années 1950. J’ai aussi toujours été un admirateur du travail de Chris Marker. J’aime bien cette idée de parler d’une culture qui par essence est une culture mutante en la faisant soi-même muter, en détournant tel film de sa fonction originelle.

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Rafik Djoumi
Rafik Djoumi en mode cow-boy

DR

La grande force de la culture populaire, c’est qu’elle est tout le temps en train de se réinventerRafik Djoumi

C’est aussi ce qui rend la création de cette émission épuisante, c’est qu’il n’y a pas de modèle. On n’a pas, comme les reportages qu’on voit à la télévision, une façon très précise de faire qui nous permettrait justement en trois ou quatre jours de faire le travail correctement et tranquillement sans trop se presser et sans trop se fatiguer. C’est très excitant de faire ce genre d’essai audiovisuel, c’est en même temps très épuisant. Je suis toujours très content quand les gens se demandent comment on fait pour que le fond et la forme se marient aussi bien. Alors nous on joue les blasés : « Oh vous savez… », mais en réalité derrière il y a beaucoup de sueur. On commence avec une liste d’extraits très grandes pour au final n’en utiliser que six ou sept.

Fragil : Quels sont vos incontournables dans la culture pop ?

Rafik Djoumi : Les îlots principaux sont toujours un peu les mêmes je pense. Généralement je cite Star Wars, pas comme un incontournable en soi, mais tout simplement car ça a été l’an 0 de l’existence médiatique des geeks. Ils existaient déjà depuis une dizaine d’années, mais personne aux États-Unis n’avait repéré ou nommé cette communauté. C’est le succès vraiment surprise et stupéfiant de Star Wars qui a révélé l’existence de ces gens à Hollywood, donc je pense que la saga a joué un rôle important. Un des grands agrégateurs de cette culture, c’est aussi le Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien, qu’on va retrouver derrière le jeu de rôles, le goût de la fantasy en général et également à travers le cinéma et d’autres choses. Il y a deux écrivains qui ont joué un rôle-clé, Lovecraft d’un côté et Robert Howard de l’autre. Howard a posé l’heroic-fantasy comme quelque chose d’énorme et incontournable, même s’il n’en est pas l’inventeur. Celui qui a eu du succès à son époque c’est Robert Howard, avant Tolkien. Et Lovecraft représente bien pour moi ce goût qu’a cette communauté pour mettre à l’épreuve son imaginaire.

On a affaire à des gens qui ont une vraie passion pour la science et donc une vraie tendance au rationalisme, le scientifique inquisiteur pourrait-on dire, et ils utilisent cette force inquisitrice pour interroger des choses qu’ils savent être imaginaires et de fiction. Et c’est l’une des caractéristiques du geek que j’adore. On lui présente les terres du milieu avec ses peuplades et autres éléments, il faut que ça marche et que ce soit cohérent. Ça fait rire les gens de voir les conversations sans fin qu’on peut avoir autour de ces univers, mais en même temps ça révèle un mouvement très particulier qui est de mettre à l’épreuve, rationnellement, son rapport à l’imaginaire par la force de son intelligence. Ça donne quelque chose d’unique au monde que n’ont pas forcément les autres personnes qui généralement se laissent porter par l’imaginaire comme une parenthèse dans la vie. Alors que chez le nerd, ce n’est jamais une parenthèse. Ça met en jeu des choses qui lui sont très personnelles, d’où la passion qu’ils peuvent développer pour tel et tel univers. Donc la Terre du Milieu joue ce rôle-là. Après il y a Star Trek, c’est une évidence. La saga Matrix a aussi été importante, et pas forcément pour les geeks eux-mêmes, mais pour le regard qu’on porte sur eux. Car jusque-là, on est considérés comme de grands enfants et tout d’un coup le caractère cérébral est devenu évident aux yeux de tout le monde je crois. Après, je pense qu’il faut aller chercher du côté des jeux vidéo, comme Final Fantasy, Zelda et bien d’autres. Je pense que quelqu’un qui aurait lu Robert Howard, Lovecraft, Tolkien, un peu d’Asimov, vu les Star Wars, les Star Trek et fait quelques parties de Donjons et Dragons sera déjà bien formé. Il toucherait du doigt quelque chose.

Quelqu’un qui aurait lu Robert Howard, Lovecraft, Tolkien, un peu d’Asimov, vu les Star Wars, les Star Trek et fait quelques parties de Donjons et Dragons sera déjà bien forméRafik Djoumi

Fragil : Vous pouvez donner les sujets des prochains BiTS ?

Rafik Djoumi : Oui, comme on a un peu d’avance ! On a un épisode sur le gore en général, pas que dans le cinéma. Ça faisait un moment que je voulais le faire, car encore une fois il y a trop de gens dans ce pays qui ignorent que l’origine de ce genre complètement considéré comme anglo-saxon et américain est en fait d’origine parisienne. Le gore a littéralement été inventé à Montmartre, donc c’est bien de le rappeler ! (rires) D’ailleurs, non seulement il a été inventé à Montmartre, mais c’est pour des raisons quasi-politiques, c’est vraiment quelque chose d’intéressant.

On va aussi avoir un retour sur la saga Final Fantasy à l’occasion de la sortie du dernier pour essayer de comprendre le rôle très particulier qu’elle a pu jouer dans le pont entre l’Orient et l’Occident. Parce que plus encore que le dessin animé, j’ai l’impression que c’est Final Fantasy qui a fait accepter en Occident un certain type de graphisme et d’univers qui jusque-là étaient très exotiques et les a rendus plus naturels. On va retrouver, dans l’épisode, le dessinateur Joe Madureira qui a été le premier à utiliser un style assez mangaka dans les X-Men ou ce genre de publications américaines et qui reconnaît l’influence évidente des jeux vidéo.

On va retrouver un épisode sur les speedrunners pour essayer de comprendre si le speedrun n’est pas l’équivalent de la transcendance dans le jeu vidéo. Toujours des sujets assez haut perchés chez BiTS ! (rires)

En ce moment, il y a pas mal de médias qui viennent m’interviewer autour du pouvoir des fans. En général c’est toujours le même sujet, ça s’appelle Le pouvoir des fans… à Hollywood, etc. et moi ça m’a donné l’idée d’un sujet, car à ces médias je leur dis qu’en fait ça n’est pas du tout le cas. Ils n’ont plus de pouvoir, ils l’ont perdu. C’est l’une des raisons peut-être pourquoi je ne me retrouve jamais dans les reportages une fois qu’ils sont diffusés, car j’allais complètement à l’inverse de leur présupposé. On va peut-être faire un épisode là-dessus pour expliquer que, effectivement, les nerds et les fans ont eu une très courte période de pouvoir réel. Ça a été totalement insupportable pour les majors et ils ont appris à retourner ce pouvoir à leur avantage.

Cate Le Bon

Cate Le Bon : héroïne malgré elle

christophe

Christophe, électrolibre

L'édito

De ma fenêtre, je vois…

Ça fait longtemps que j’habite le même quartier. Plus ou moins au même endroit, et plus ou moins en pointillés, mais c’est « mon » quartier. On le dit chic, on le dit cher, on le dit bien-pensant et cul-béni. J’y vois les agents immobiliers rôder comme des loups en quête de chair fraîche dès que l’un d’eux entrevoit mère-grand quitter sa petite demeure sans espoir d’y revenir.

J’y vois des immeubles aux prestations de « luxe », clapiers pour Parisiens crédules et désespérés de la pâquerette, y pousser comme autant d’amanites phalloïdes, ces champignons si sympathiques en apparence et bien empoisonnés à l’intérieur. Je vois des portefeuilles y investir, se frottant les mains de la défiscalisation à venir, des 4×4 surdimensionnés se mouvoir avec peine dans les rues tortueuses. J’y vois des banderoles à bas prix vanter des pseudo-aménagements hauts de gamme. Roulement de tambour mesdames et messieurs ! Par ici les acrobates de balcon d’1 m2 sur rue, les magiciens-jardiniers de béton, les otaries en nœud papillon glissant sur les sols en faux marbre des halls d’entrée. En quelques années, suivant la tendance, des centaines de bobos bien pensants se sont agglutinés dans ces appartements aux adjectifs ronflants. « Exclusif », « prestigieux », « de haut standing« , « exceptionnel »… mon dictionnaire des synonymes en est vert de jalousie.

Mais au bout de ma rue, une incongrue : lorsqu’une vieille propriété a été remplacée par un de ces rêves de promoteur banal et atone, la maison mitoyenne a survécu. Encaissée, en retrait de la rue et légèrement en hauteur, celle-ci ne fut plus jamais baignée de lumière, coincée entre deux sumos de parpaing creux. L’inhabitable verrue est pourtant restée. Longtemps fermée, puis un jour occupée. Regardant de loin, je me disais naïvement qu’il devait s’agir non pas d’un lieu d’habitation (non, cela me semblait impensable !) mais probablement du siège d’une association, certainement utilisée ponctuellement. C’est dire si ce lieu ne faisait pas de bruit.

Ce jeudi matin, 6 avril 2017, c’est également sans bruit que les forces de l’ordre sont intervenues. Bouclage serré, rue barrée. En toute discrétion, plusieurs fourgons de police accompagnaient quelques messieurs sérieux en pardessus, cartables à la main. Soudain, le film s’est déroulé dans ma tête ; d’un coup, tout s’est éclairci. Assombri, plutôt. J’étais le témoin forcé d’une situation de violence ordinaire. Pire, je réalisais que j’étais riveraine de jeunes qui avaient certainement connu la guerre, la faim et des violences intolérables. J’assistais à l’expulsion d’un squat de mineurs isolés étrangers, dont j’ai appris dans la matinée par la presse qu’il était installé là depuis deux ans. De mon balcon des beaux quartiers, deux ans que je me réjouissais que cette maison ne soit finalement pas tombée, car voir le grand arbre du jardin depuis mon petit chez-moi, c’est quand même pas mal quand je bois mon café dehors !

Alors après ? Se révolter ? Manifester ? S’engager ? Au moins, j’en aurai parlé. Car à défaut d’avoir en soi les ressources pour s’engager dans une association d’entraide, il est de notre devoir de citoyen de ne pas faire comme si les personnes qui vivent à côté de nous n’existaient pas. En cette période électorale qui donne plus de crédit à l’individualisme qu’à la solidarité, un seul mot d’ordre : l’ouverture d’esprit. Celle qui nous fait prendre conscience que nous-sommes-société.


Séverine Dubertrand – avril 2017

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