« Un bon coup dans l’estomac »
Interview du réalisateur Nacho Cerda
Double actualité pour le cinéaste espagnol Nacho Cerda. Tandis que sort le 30 mai dans les salles françaises son long-métrage Abandonnée, un trip fantastique envoûtant, ses premiers courts se voient enfin distribués en DVD dans l’hexagone dès le 6 juin. Rencontre avec le maestro lors du festival de cinéma espagnol, à Nantes.
« Un médecin légiste se livre à d’atroces pratiques sur le cadavre d’une jeune fille avant de le violer sauvagement ».
Voilà comment, en un résumé choc, bon nombre de cinéphiles amateurs de cinéma extrême ont fait connaissance avec l’univers sale de Nacho Cerda. C’était en 1994, pour la sortie remarquée de son deuxième court-métrage, Aftermath. Perfectionniste, le réalisateur était allé jusqu’à assister à une vraie autopsie avant le tournage. « Cette expérience a été traumatisante. Je voulais faire un film sur la mort, il fallait que je me documente. J’ai été confronté à ma propre peur, et ça m’a permis de trouver le ton pour le film. », explique-t-il.
Viendra ensuite en 1998 le magnifique Genesis, récit poignant d’une sculpture prenant vie, visible comme une métaphore du 7ème art. « Je crois que les films sont des êtres vivants, avec leur vie indépendante. C’est comme avoir un enfant. Le film provoque des réactions et interprétations différentes, et c’est tant mieux. » Le passage au format long ne s’est pas fait rapidement, plusieurs projets étant tombés à l’eau avant qu’Abandonnée soit mis en chantier.
Dépendance émotionnelle
Abandonnée ou l’histoire de Marie, productrice américaine partie dans sa Russie natale à la recherche d’informations sur une mère qu’elle n’a jamais connu. « Ce film traite de la dépendance émotionnelle et de la façon dont nous devrions rompre avec le passé pour avancer. Ce n’est pas un film de zombi, ou de fantôme au sens propre, mais de fantôme intérieurs », explique Nacho. Intérieurs ou pas, le film réserve son lot d’émotions fortes et d’images marquantes, rien d’étonnant de la part de cet enfant terrible du cinéma de genre.
Visuellement, le style de Nacho Cerda a clairement évolué entre ses courts-métrages et Abandonnée. « Il y avait deux façons d’approcher le style visuel du film : soit très mécanique et rigide, ce que je préférais éviter, ou plus souple. Je pensais que le film devait avoir un caractère organique, avec une caméra témoin de l’action, et non déterminante de l’action. J’ai fait des storyboards, mais évidemment le rendu final n’est pas et ne peut pas être fidèle à 100% au traitement imaginé. Il faut être plus flexible, par manque de temps et d’argent. ». De ce point de vue là, le thème du film symbolise bien le travail de Cerda : « Il a fallu que j’apprenne à abandonner certaines de mes idées initiales, sans m’accrocher à elle. Accepter les compromis pour pouvoir avancer. »
Des films dans la tête
Même si le film a été tourné en anglais, co-production oblige, et le scénario écrit à plusieurs, Nacho Cerda n’en revendique pas moins son identité espagnole. Son explication sur le renouveau du cinéma de genre ibérique, représenté par d’autres talentueux réalisateurs comme Aménabar ou Balaguero, est à ce titre intéressante : « Notre génération partage une même éducation cinématographique qui vient notamment d’un film qui nous a tous marqué, Les dents de la Mer, de Spielberg, puis les films de Fulci, Carpenter, et Cronenberg. Le cinéma est souvent le reflet des conditions sociales et politiques du moment. Nous sommes des produits non pas de la transition démocratique comme Almodovar, mais de cette nouvelle société du bien-être. Nos vies ont été plus agréables et faciles. Quand tu as du temps libre, tu commences à penser, à faire des films dans ta tête. Et finalement, pour de vrai ».
Je voulais des acteurs avec beaucoup d'expression physique. Un dicton catalan dit qu'une image vaut mille mots.
Le mot de la fin revient au cinéaste qui confirme son statut de « cinéaste visuel » (expression qui, convenons-en, est un pléonasme en soi) en le justifiant pour la puissance narrative incomparable de l’image : « Je voulais des acteurs avec beaucoup d’expression physique. Un dicton catalan dit qu’une image vaut mille mots. C’est plus marquant de serrer quelqu’un dans ses bras que de lui parler. Et avec ce film, je n’ai pas voulu prendre les gens dans mes bras, mais plutôt leur foutre un bon coup dans l’estomac ! »
Alexandre Hervaud
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[1] Abandonnée, sortie en salle le 30 mai 2007
La Trilogie de la Mort, les premiers courts de Nacho Cerda, en dvd le 6 juin 2007

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